Albert était la Coventry de la France

Brittain Vera

AUTOUR DE THIEPVAL

Vera Brittain

Albert
Au moment même où l'horloge sonnait ses douze coups, nous entrâmes dans Albert, qui lors de ma visite en 1921 n'était qu'un amas de débris avec çà et là quelques huttes occupées par les maçons en charge de la reconstruction. C'était maintenant une belle ville, propre et neuve, bien que beaucoup plus petite qu'à l'époque où, selon notre chauffeur, elle était la Coventry de la France, avec ses manufactures de cycles et de machines-outils. L'usine Potez, une des meilleures du pays, fabrique maintenant des aéroplanes et emploie des ouvriers venus d'un peu partout. Cette usine civile est sous le contrôle de l'État. Les ouvriers y sont désignés par des numéros et non par leurs noms. Une autre usine de machines-outils emploie quant à elle toute la masse ouvrière d'Albert et une partie de celle d'Amiens.
Sur le site de l'ancienne basilique, un nouvel édifice a été construit par l'État, une copie exacte de celui qui n'avait été terminé qu'en 1900. Sous le soleil de midi, les couches de peinture scintillaient. La Vierge dorée, tout aussi étincelante, tenait son enfant dans ses bras, comme avant, et regardait en direction de la route de Bapaume. Les cloches de l'hôtel de ville sonnaient pour commémorer le 19e anniversaire de la guerre. La ville est parrainée par Birmingham, qui possède une horloge semblable. Accroché au beffroi, un drapeau français était en berne (le seul drapeau que nous vîmes ce jour-là pour rappeler à la population la date anniversaire). Le carillon, nous informa-t-on, était une réplique exacte de celui de Big Ben.
Tandis que nous traversions Albert, notre chauffeur nous raconta la véritable histoire de la Vierge de la basilique. Une légende voulait que lorsqu'elle tomberait, ce serait la fin de la guerre, une autre disait que tant qu'elle se maintiendrait au sommet du clocher les Français ne perdraient pas Albert. Elle tomba effectivement quand les Allemands investirent la ville en 1918. En fait, ils utilisèrent le clocher comme poste d'observation car il offrait une vue sans égale sur l'ensemble des troupes ennemies. Ce fut donc notre propre armée qui l'abattit (notre chauffeur nous révéla qu'il servait sous les ordres du capitaine qui avait donné l'ordre de faire feu). La Vierge tomba sur la chaussée, brisée en mille morceaux, tous emportés par les soldats allemands en guise de souvenirs.
Nous déjeunâmes au bien nommé Hôtel de la Paix, dirigé par un Italien qui avait combattu dans son pays pendant la guerre avant de travailler comme serveur sur la Riviera et à Vittel.