Le bois de Mametz se dressait devant nous comme une menaçante muraille de ténèbres.

Sassoon Siegfried

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Siegfried Sassoon

Du bois de Mametz, qui se dressait devant nous comme une menaçante muraille de ténèbres, nous parvint une rapide succession d'explosions. La sape reliant le Quadrilatère au bois était désormais sous le feu de l'ennemi. La confusion qui s'ensuivit me donna logiquement à penser que nous devions approfondir la tranchée. Le jour allait bientôt se lever et nous étions sur une pente exposée aux tirs en enfilade. Fernby donna à ses hommes l'ordre de creuser et je me rendis sur la droite avec Kendle. Les Allemands avaient laissé tout un tas de pelles mais personne ne s'en servait. Deux solides gaillards se disputaient la possession d'une paire de jumelles. Je dégainai mon pistolet et les intimai sans ménagement d'arrêter leurs inepties et de creuser. L'état de la tranchée du Quadrilatère requérait l'usage de cette arme, que je commençais à trouver bien pratique. Quelques féroces objurgations accompagnèrent efficacement mon geste. A certains endroits, la tranchée faisait moins de cinquante centimètres de profondeur et des hommes y gisaient déjà, blessés ou abattus par des tireurs embusqués. Il y avait aussi des Allemands avec leurs hautes bottes, qui dans la sale petite lumière de l'aube ressemblaient à des victimes, au même titre que ceux qui les avaient attaqués. Tandis que j'enjambais le corps d'un de ces Allemands, une impulsion me poussa à l'extraire de son misérable fossé. Adossé à la paroi, il avait le visage défiguré, excepté les yeux et la bouche, que ma manche avait dégagés de la boue qui les recouvrait. De toute évidence, ce garçon blond avait été tué alors qu'il creusait car sa capote était simplement posée sur ses épaules. Il ne semblait pas avoir plus de dix-huit ans. Le relevant encore un peu, je remarquai qu'il avait un visage d'une grande douceur et me rendis compte que c'était la première fois que je touchais un ennemi de mes mains. Peut-être ai-je vaguement songé à la futilité avec laquelle la vie avait été ôtée à ce beau garçon. Je n'avais pas imaginé que la bataille de la Somme pût ressembler à cela... Kendle, qui avait tenté de secourir un soldat gravement blessé me rejoignit, et nous continuâmes notre chemin, le plus souvent à quatre pattes, le long de la tranchée qui ne cessait de se rétrécir. Nous ne croisâmes aucun soldat avant d'arriver à un poste de grenadiers où trois hommes nous signalèrent avec gravité que pour l'instant personne n'était allé plus loin. Me sentant d'humeur aventurière, je pris un sac de grenades et continuai à ramper sur une soixantaine de mètres, suivi de près par Kendle. La tranchée, qui n'était plus qu'un sillon à peine creusé, se termina à l'endroit où le terrain surplombait un petit vallon, le long duquel courait une étroite ligne de tramway militaire. Nous observâmes le bois. Sur le versant opposé du vallon, un fusil fit feu et nous vîmes brièvement surgir un casque. Kendle me fit remarquer que de cette position n'importe qui pouvait voir l'ensemble de notre tranchée, située sur la pente derrière nous. Je décidai que nous devions établir ici un poste avancé et lui demandai d'aller chercher des grenadiers et une mitrailleuse Lewis. Je me sentais plein d'audace. Kendle était dans le même état d'esprit. Ensemble, nous formions une fine équipe. "Je vais essayer de l'abattre", dit-il en s'extrayant du frêle renfoncement dans lequel nous nous abritions. Fernby apparut alors avec deux hommes et une mitrailleuse Lewis. Kendle posa un genou sur le sol instable ; je me souviens de l'avoir vu rabattre le casque en arrière et se lever de quelques centimètres pour viser. Il tira et se tourna vers nous avec un sourire chaleureux ; une seconde plus tard, il tombait sur le côté. Un trou rouge indiquait l'endroit où la balle était entrée, juste au-dessus des yeux.
 

Extraits d'oeuvres - Siegfried Sassoon