Les hommes glissent dans la boue, sur l’autre rive, tombent.

LE CLEZIO J. M. G.

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

J. M. G. Le Clézio

Tous, nous sommes debout dans la tranchée boueuse, casques enfoncés, baïonnettes au canon. Nous regardons par-dessus le talus, le ciel clair où gonflent des nuages blancs, légers comme des duvets. Nous sommes tendus, nous écoutons les bruits, les doux bruits de l’été, l’eau de la rivière qui coule, les insectes stridulants, l’alouette qui chante. Nous attendons avec une impatience douloureuse dans le silence de cette paix, et quand viennent les premiers grondements de canon, au nord, au sud, à l’est, nous tressaillons. Bientôt, derrière nous, les gros calibres anglais commencent à tonner, et à leurs coups puissants répondent en écho les grondements de tremblement de terre des impacts d’obus, de l’autre côté du fleuve. Le bombardement est formidable, il résonne pour nous de façon incompréhensible après cette journée de pluie, dans ce ciel tout à fait pur, avec cette belle lumière brillante de l’été.
Au bout d’un temps infini, le vacarme des explosions s’arrête. Le silence qui suit est plein d’ivresse et de douleur. A sept heure trente exactement l’ordre d’attaquer arrive de tranchée en tranchée, répété par les sergents et les caporaux. Quand je le crie à mon tour, je regarde le visage d’Odilon, je capte son dernier regard. Maintenant je suis en train de courir, penché en avant, accroché des deux mains à mon fusil, vers la rive de l’Ancre où les pontons sont couverts de soldats. J’entends le tac-tac des mitrailleuses devant moi, derrière moi. Où sont les balles ennemies ? Sans cesser de courir nous franchissons les pontons amarrés, dans un vacarme de chaussures sur les lattes de bois. L’eau de la rivière est lourde, couleur de sang. Les hommes glissent dans la boue, sur l’autre rive, tombent. Ne se relèvent pas.
Les collines sombres sont au-dessus de moi, je sens leur menace, comme un regard qui transperce. Les fumées noires montent de tous côtés, fumées sans feux, fumées de mort. Les coups de fusil isolés claquent. Les saccades des mitrailleuses sortent de la terre, au loin, sans qu’on sache d’où. Je cours derrière le groupe d’homme, sans chercher à me cacher, vers l’objectif qui nous a été désigné depuis des mois : les collines brûlées qui nous séparent de Thiepval. Les hommes courent, nous rejoignent sur la droite, dans un champ défoncé par les obus : ce sont ceux du 10e Corps, du 3e Corps, et les divisions de Rawlinson. Au milieu du champ, immense et vide, les arbustes brûlés par les gaz et les obus semblent des épouvantails. Le bruit des fusils-mitrailleurs éclate tout à coup, droit devant moi, au bout du champ. A peine un léger nuage de fumée bleuâtre, qui flotte ici et là, à la limite des collines sombres ; les Allemands sont enterrés dans les trous d’obus, ils balaient le champ avec leurs F-M. Déjà, les hommes tombent, brisés, pantins sans ficelles, s’écroulent par groupes de dix, vingt. Est-ce qu’on a donné des ordres ? Je n’ai rien entendu, mais je me suis couché sur le sol, je cherche des yeux un abri : un trou d’obus, une tranchée, une motte accrochée à une souche. Je rampe dans le champ. Autour de moi, je vois des formes qui rampent comme moi, pareilles à de grandes limaces, le visage caché par leurs fusils. D’autres sont immobiles, la face dans la terre boueuse. Et les claquements des fusils qui résonnent dans le ciel vide, les saccades des F-M devant, derrière, partout, laissant flotter dans le vent tiède leurs petits nuages bleus, transparents. A force de ramper dans la terre molle, je trouve ce que je cherche : un bloc de rocher, à peine grand comme une borne, oublié dans le champ. Contre elle je me couche, le visage si près de la pierre que je peux voir chaque fissure, chaque tâche de mousse. Je reste immobile, le corps douloureux, les oreilles pleines du vacarme des bombes qui ont fini de tomber. Je pense, je dis tout haut : c’est maintenant qu’il faudrait leur en envoyer ! Où sont les autres hommes ? […]
Protégé par le blindage du F.-M., je regarde le but à atteindre : les collines de Thiepval sont toujours aussi sombres, aussi lointaines. Jamais nous n’y arriverons.

Extraits d'oeuvres - J. M. G. LE CLEZIO

Aucun extrait d'oeuvre de cet auteur