Nous occupâmes ce piège mortel qui avait pour nom la Redoute des Souabes

Blunden Edmund

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Edmund Blunden 

Nous approchions du mois de novembre et les jours avaient la mélancolie de l'argile. Nous occupâmes ce piège mortel qui avait pour nom la Redoute des Souabes, que l'on atteint en franchissant la forteresse déchue de Thiepval. Nous avions entendu les pires choses sur ce lieu et elles étaient toutes vraies. Empruntant à nouveau le pont du Cheval Noir, sur l'Ancre, nous traversâmes Authuille et ses quelques maisons squelettiques avant de remonter l'infecte petite route qui longeait le talus. Sitôt après, nous entrions dans le pays du désespoir. Des corps, des corps avec leurs équipements qui ne servaient plus à rien, s'entassaient sur cette terre désolée ; la route glissante se mua vite en un sentier boueux, le long duquel on pouvait voir les ruines blanchâtres d'un vague tumulus aux entrées menaçantes, quelques pieux qui avaient été autrefois des pins, une cave de briques ou deux. L'étang du village, si bleu sur la carte, n'était plus qu'un souvenir. Une ligne de pommiers avait été déterrée. L'ancienne eau croupie qui stagnait dans les trous d'obus revêtait désormais l'aspect rouge et vicié du sang. Des chemins miroitaient qui joignaient entre elles des positions à défendre. Les morts étaient en évidence. L'un d'entre eux, un soldat écossais, était agenouillé, le regard tourné vers l'est. Comment pouvait-on lui conférer les attributs de la mort ? Il était à quelque distance des sentiers que nous empruntions habituellement, et personne n'avait de temps à Thiepval ni pour le tourisme ni pour les enterrements. La mort ne peut pas s'agenouiller de cette façon, pensai-je, mais m'approchant je pus attester, parcouru d'un frisson glacé, que la mort se satisfaisait de cette posture.

Au-delà de la zone que nos cartes appelaient Thiepval, une tranchée baptisée Sentier de St Martin filait droit devant nous : malheur à celui qui l'empruntait ! D'intenses bombardements l'avaient réduite à l'état d'une ravine informe où stagnaient des quantités de boue ayant la consistance du mortier. Les quelques caillebottis qui traînaient à moitié immergés le long du parapet nous étaient parfois utiles mais ils recevaient trop souvent de féroces volées d'obus, à la trajectoire savamment étudiée. Après la piste de bois, les hommes se frayaient un chemin dans le bourbier jusqu'à ce qu'un ou deux d'entre eux, et souvent plus, en soient réduits aux larmes, lançant des cris sauvages et impuissants à la face de Dieu. Mais une besogne plus dure encore les attendait : la redoute des Souabes n'était plus qu'un ramassis inextricable de tranchées où la boue, la mort et la vie formaient une seule et même réalité ; les abris profonds, qui faisaient face aux canons allemands, abritaient des cadavres démantelés et putrides ; en franchissant l'entrée, on inhalait du poison ; un cadavre avait apparemment été calé contre un montant de porte pour l'empêcher de se déboîter, il avait un bras qui se balançait de la plus stupide des façons. Les hommes de la relève furent retrouvés avec de la boue jusqu'aux aisselles, mais personne ne s'attarda sur leur sort ; ceux qui les trouvèrent furent impuissants à les extirper de leur fange. La zone entière était un cadavre, et la boue un agent mortifère. C'est ici que nous étions condamnés à "tenir la position" pendant un nombre indéterminé de jours.

Harrison avait son Q.G. dans la partie du Sentier St Martin qui traversait le territoire de Thiepval, et si la bâtisse était profondément enterrée, et même décorée de dessins allemands, ses anciens occupants n'en soupçonnaient pas moins l'usage actuel, comme en témoignaient les obus qui tombaient la nuit sans crier gare pour charcuter le toit et les entrées. Néanmoins, Harrison laissait une lanterne allumée dehors, pour guider ceux qui revenaient de la ligne. Seule une estafette expérimentée, comme l'était notre agent de transmission Norman, toujours aussi souriant, pouvait faire l'aller retour en quatre ou cinq heures. Les nuits étaient longues, mais le colonel n'arrivait pas à dormir ; après m'avoir donné l'ordre de faire le guet, il s'allongeait quelques instants, mais si un visiteur ou un signaleur se pointait avec ses formulaires roses, la voix d'Harrison lançait aussitôt du gourbi les instructions qu'il souhaitait qu'on appliquât. A Hamel, il m'avait un jour dit : "Nous allons perdre cette guerre, Tête de lapin, car nous ne travaillons pas assez dur." Il semblait vouloir compenser cette faiblesse collective en redoublant lui-même d'ardeur à la tâche. Son visage rougissait ou pâlissait sous l'effet de la tension accumulée ; de bon matin, il bouclait le ceinturon de sa capote et se frayait un passage vers les trous de boue disséminés à l'est ; sûr qu'en revenant, un général en goguette lui dirait : "Eh bien, Harrison, l'air de Thiepval n'est-il pas revigorant ?"
 

Extraits d'oeuvres - Edmund Blunden

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