Dieu est absent des champs de batailles.

CENDRARS Blaise

AUTOUR DE PERONNE

Blaise Cendrars

Dieu est absent des champs de bataille et les morts du début de la guerre, ces pauvres petits pioupious en pantalon rouge garance oubliés dans l’herbe, faisaient des taches aussi nombreuses mais pas plus importantes que des bouses de vache dans un pré.
C’était pitoyable à voir.
A Frise, avant de nous installer dans nos cagnas du bord de l’eau qui, comme les cavernes des troglodytes, étaient du moins bien orientées, au soleil, nous avions occupé des tranchées misérables et peu profondes, derrière la sucrerie. Dans cet autre coin du secteur, nous occupions un fond boueux, à l’abandon ; c’était le bout du monde et nous ne savions au juste où finissaient nos lignes et où commençaient les lignes allemandes, les deux tracés se perdant dans une prairie marécageuse plantée de jeunes peupliers jaunissants, maladifs et rabougris qui s’étendait jusqu’aux marais, où les lignes s’interrompaient forcément pour reprendre de l’autre côté de la vallée inondée et les méandres compliqués de la Somme, sur l’autre rive, à Curlu, haut perché, at au-delà. Cette prairie était toute parsemée de petits taches rouges que faisaient les morts de septembre et dans sa partie la plus éloignée, par-devant un fossé de drainage jalonné d’une rangée de saules étêtés, il y en avait un gros tas. Les pauvres types avaient dû être fauchés  par les mitrailleuses. A la lunette on voyait qu’ils avaient été pris dans un réseau de barbelés que l’on ne distinguait pas à l’œil nu tellement il courait au ras du sol devant une traînée blanchâtre qui ressemblait de loin à une sablonnière. On voyait aussi les vestiges d’une cahute. Il y avait toujours quelques poilus en train de considérer cette prairie maudite tellement l’abandon des morts était dégueulasse à voir ainsi, pourrissant en plein air, dans cette étendue verte, lavés, délavés par les pluies d’automne et se ratatinant tous les jours davantage, leurs seuls vêtements, leur pantalon garance se gonflant d’eau vineuse au milieu des flaques des pissenlits et des colchiques acaules, et les discussions allaient bon train pour savoir si la Sablonnière était toujours occupée. Mais comme il ne venait jamais un coup de feu de ce coin perdu, nous en avions conclu que les Boches n’y étaient pas ou alors qu’ils n’y venaient que la nuit.
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Il faisait nuit noire. La pluie redoublait. Les bourrasques secouaient les peupliers et les joncs et les roseaux bruissaient dans mon dos comme des castagnettes assourdies. On entendait des très rares coups de fusil dans le lointain et les molles fusées allemandes qui montaient par intermittence dans ce déluge donnaient une vague indication sur le tracé des lignes ennemies dans les environs. Tout cela était comme noyé au fond de la nuit et me semblait hors de portée. Seules l’haleine glaciale des marais tout proches et les grosses gouttes d’eau qui tombaient du rebord du toit m’impressionnaient, me donnant le frisson. Cette solitude était désespérée. Mais où donc était passé Sawo ? Je n’y voyais rien. Je ne l’entendais pas. Je devinais vaguement la présence d’un saule à deux pas de moi, opaque comme une énigme. Il n’avait pas de forme. Rien ne bougeait.
Sawo ! criaije doucement et en faisant un pas en avant dans la direction de l’arbre, Sawo ! tu peux venir, il n’y a personne…
Alors me vint de la direction opposée un bruit de chute, un juron et j’entendis Sawo se débattre dans le fossé plein d’eau. Il avait dépassé la cahute sans la voir, s’était pris les  pieds dans le barbelé qui courait au ras du sol et avait culbuté dans le fossé, du côté des morts.
Merde, disaitil. J’ai perdu mon fusil dans ma chute et je ne le retrouve pas.
Cela ne fait rien, lui disje. Viens, tu peux venir. Il n’y a pas un chat, même le bon Dieu ne s’égarerait pas dans un bled pareil. On n’a pas idée de ça. Nous sommes au bout du monde…

Extraits d'oeuvres - Blaise CENDRARS