Je n'oublierai jamais la première fois où j'ai vu les champs de bataille de la Somme.

Orpen William

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

William Orpen

Je n'oublierai jamais la première fois où j'ai vu les champs de bataille de la Somme. La neige tombait à gros flocons mais fondait en atteignant le sol. A perte de vue, la boue et les trous d'obus gorgés d'eau dominaient le paysage. De la boue, de l'eau, des croix et des carcasses de chars abandonnés, sur des kilomètres et des kilomètres. Le spectacle était terrible mais possédait néanmoins sa dignité, avec au centre la grand' route reliant Albert à Bapaume, avec son interminable procession de soldats, de canons, de camions de vivres, de mules et de chariots, se dirigeant tous vers le front avec une énergie apparemment intacte. Longeant les petites croix des camarades tués au combat, les troupes s'en allaient imperturbables vers l'enfer qui les attendait de l'autre côté de Bapaume. Dans la boue, le froid, le bruit, et la misère, ces hommes merveilleux se dirigeaient peut-être vers la mort, ce qui ne les empêchait pas d'entonnerune de leurs ritournelles préférées pour se donner du courage:
"Je veux renter au pays,
Je veux rentrer au pays.
Je ne veux plus repartir aux tranchées,
Où mugissent les shrapnels et les crapouillots.
Emmenez-moi par-dessus la mer,
Où les Allemands ne peuvent pas m'embrocher.
Oh, non !
Je ne veux pas mourir encore.
Je veux rentrer chez moi."

Comment ont-ils fait ? "Je veux rentrer au pays." Quelqu'un se rend-il compte de ce que ces mots ont signifié pour eux ? Je crois le savoir maintenant, en partie du moins. De ma position d'observateur, j'ai ressenti moi aussi la peur et le désir de fuir tout cela. Qu'ont-ils donc dû éprouver, eux ? "Du combat, du meurtre et de la mort brutale, délivre-nous Ô Seigneur."
Après le secteur des mines, on franchit une colline en direction de Pozières. Une voie ferrée construite par l'armée traversait alors le village, avec une gare signalée par un grand panneau de bois en noir et blanc, comme on en voit dans toutes les gares d'Angleterre. On pouvait y lire POZIERES en grands caractères romains. C'était tout ce qui restait du village, si l'on exceptait un peu de sang dans la boue. Je me souviens que plus tard, au Q.G. du Corps Royal d'Aviation, Maurice Baring me montra une série de photographies aériennes de Pozières en 1914, avec ses paisibles ruelles et ses rangées d'arbres. Quel contraste avec le spectacle offert en 1917 : un univers de boue. Plus loin, une butte s'élevait sur la droite, un simple tas de boue crayeuse sans le moindre brin d'herbe, rien que de la boue, avec une croix blanche au sommet. Sur la gauche se trouvaient l'abri du Prince Héritier et Gibraltar - je suppose qu'ils n'existent plus maintenant - puis Le Sars et Grévillers, où était installé le Q.G. du général Birdwood. L'église y avait subi de gros dégâts. J'ai essayé de la dessiner mais les combats aériens m'en empêchaient régulièrement. L'endroit semblait très prisé pour ce genre d'activité.
Bapaume a dû être de tout temps une ville maussade, tout comme Albert, mais Péronne a certainement été pittoresque vue de la rivière ; et la grand' place était imposante, à n'en pas douter, mais à l'époque elle avait un bien triste aspect. Bien que les boches l'aient quittée depuis environ trois semaines, elle n'avait pas encore été "nettoyée". Mais ce qu'il y avait de plus terrible dans la Somme ce n'était ni les villes ni les routes. C'est en déambulant dans les anciens champs de bataille que la sinistre réalité s'exprimait dans toute sa force. La Boisselle, Courcelette, Thiepval, Grandcourt, Miraumont, Beaumont-Hamel, Bazentin-le-Grand et Bazentin-le-Petit, toute cette zone était pratiquement restée telle que les boches l'avaient laissée.
Une main traînant sur le caillebottis ; un boche et un Highlander figés dans une étreinte mortelle à l'orée de Highwood ; la puanteur provenant des eaux croupies qui vous faisait tousser ; les trous d'obus où l'on distinguait vaguement des formes humaines dans l'eau putride - toutes ces choses donnaient une idée de ce qu'avait vécu les combattants, de ce qu'ils continueraient à endurer, pendant peut-être encore des années - qui pouvait dire combien ?
Je me souviens d'un officier qui m'avait dit : "Peindre la Somme ? Je pourrais le faire de mémoire : une ligne d'horizon plate, des trous remplis de boue, de l'eau, des souches d'arbres bombardés," mais personne ne pouvait peindre l'odeur.