Devant nous, la campagne picarde ondulait à l'infini.

HANOTTE Xavier

AUTOUR DE THIEPVAL

Xavier Hanotte

Devant nous, la campagne picarde ondulait à l’infini, égrenant au long des chemins ourlés d’arbres ses chapelets de villages, de bourgs et de hameaux. Les bois épars coiffaient les collines et grignotaient les pourtours des champs. Dans les prés jaunes, occupées à rentrer les foins, des femmes en foulards blancs suspendaient un instant leurs gestes sur notre passage. Certaines mettaient une main à la hanche, s’essuyaient le front et nous suivaient des yeux. D’autres agitaient leur mouchoir et nous leur répondions par des compliments qu’elles ne comprenaient pas. Nous chantions, aussi. Je pensais au Sussex vu du train de Brighton, ou à quelque paysage du Devonshire. Jamais je n’aurais cru qu’un jour la vieille Angleterre me manquerait à ce point.
Plus nous avancions, plus le roulement des explosions faiblissait, s’apaisait, se muait en rumeur d’orage emportée par les vents. D’aucuns prétendaient que certaines nuits, quand les girouettes regardaient vers l’est, on entendait jusqu’à Londres la sourde colère des canons. Plongée dans l’obscurité, la ville s’endormait alors, bercée par le battement lointain de ses illusions, ou de ses remords.
A mi-chemin de Bouzincourt, nous avions enfin reçu l’ordre tant attendu. La zone dangereuse était franchie. Avec soulagement, chacun avait ôté son plat à barbe et coiffé sa casquette. Ainsi le soleil accablait-il moins notre troupe en marche dans la chaleur de juin. Malgré les pauses toutes les cinquante minutes, la sueur perçait les vareuses sous les paquetages, les fronts ruisselaient, les pieds souffraient. En plus de mes effets, je portais le fusil à lunette du lieutenant et l’étui en cuir bouilli de sa canne à pêche. La valise suivait en fin de colonne, dans la voiture du quartier-maître. A part la bouteille de rhum et deux disques de Schubert, elle ne contenait rien de précieux. Quant au phonographe entrevu dans l’abri, il appartenait au lieutenant Caton-Jones.
Sur notre gauche, la ville d’Albert s’éloignait. On n’en apercevait plus guère que le campanile de la basilique Notre-Dame émergeant par-dessus la brume. Au sommet du clocher constellé d’impact, suspendue dans le vide à l’horizontale, la Vierge d’or semblait figée en avant, elle attrapait de justesse l’Enfant Jésus. La statue tenait ainsi depuis plus d’un an. Selon la légende répandue dans toute l’armée, sa chute annoncerait la fin de la guerre. Estimant la période très mal choisie, le génie français avait renforcé l’ancrage du socle à l’aide de poutrelles.
Mais aujourd’hui personne ne tournait la tête pour vérifier si la statue tenait encore. Au contraire, nous marchions droit devant nous, sans souci du lendemain. Aucun encouragement n’était requis. Fatigués eux aussi, sergents et officiers gardaient le silence ou chantaient avec nous. Entre chaque traversée de village, la chaussée avait beau dérouler son ruban de pavés, nous avalions les miles avec une énergie décuplée et quatre poumons au moins.
Car en quittant Authuille pour rejoindre l’arrière, nous laissions le front, son cortège de misères et de peurs. Surtout, nous étions vivants. Et en descendant la route de Bouzincourt, nous mettions entre nous et la guerre cette brève semaine de rémission qui ne suffirait pas à nous faire oublier, non, mais juste à la rendre tolérable le temps d’un repos, jusqu’au prochain retour en ligne – qu’on n’évoquait jamais un jour de départ, fût-ce en termes voilés.

Extraits d'oeuvres - Xavier HANOTTE

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