La Somme éclate en une multitude de petits canaux qui donnent son pittoresque à Saint-Leu.

AMIENS

Sebastian Faulks

Première Partie, France, 1910

Le boulevard du Cange borde Amiens du côté de l’est. C’était à l’époque une artère pleine d’ornières, large et noyée de verdure, que les charrettes venant du nord, de Lille et Arras, n’avaient pas besoin d’emprunter pour gagner les fabriques et les tanneries du quartier Saint-Leu. Côté ville, le boulevard s’adosse à de grands jardins luxuriants, dont l’étendue s’harmonise très exactement aux demeures qui l’entourent. Sur le gazon humide, croissent des châtaigniers, des lilas et des saules destinés à procurer ombre et paix au propriétaire. Les pelouses épaisses et les haies touffues dissimulent parfois de minuscules clairières, des poches de silence, des endroits jamais visités, où les arbres aux branches éployées abritent des recoins d’herbe et de fleurs sauvages.
Par-delà ces jardins, la Somme éclate en une multitude de petits canaux qui donnent son pittoresque à Saint-Leu ; de l’autre côté du boulevard, on a aménagé des jardins aquatiques, les hortillonnages, îlots humides et fertiles posés sur la rivière fragmentée. Le dimanche après-midi, les gens d’Amiens s’y promènent sur de longues barques à fond plat, propulsées par une perche. Jadis on y voyait partout des pêcheurs courbés sur leur canne ; en chapeau et veston, aux abords de la cathédrale, en bras de chemise sur les rives des jardins aquatiques, ils taquinaient la truite ou la carpe.
Derrière ses grilles de fer forgé, la maison des Azaire présentait côté boulevard une façade robuste et solennelle. C’était à l’évidence la demeure d’un notable. Sa masse biscornue s’abritait sous des toits d’ardoise pentus, aux angles contrariés. Il y avait sous l’un d’eux une lucarne donnant sur le boulevard. De la vigne vierge, entortillée autour des balustres du balcon de pierre du premier étage, grimpait jusqu’au faîte. L’imposante porte d’entrée était garnie de ferrures.
A l’intérieur, la maison était à la fois plus grande et plus petite qu’elle paraissait. Pas de pièces immenses ni de salles de bal aux lustres ruisselants, mais des couloirs et des espaces débouchant sur de nouveaux recoins, avec des marches accédant au jardin. Des passages insoupçonnés menaient à de petits salons meublés de secrétaires et de fauteuils recouverts en tapisserie. Même du fond du jardin, il était difficile d’imaginer comment pièces et corridors s’agençaient dans ces rectangles de pierre. Partout, les parquets résonnaient différemment sous la pression du pied, aussi avec ses échos et ses angles fermés, la maison bruissait-elle perpétuellement de pas invisibles.
La malle en fer que Stephen Wraysford avait fait expédier avant son départ attendait au pied du lit. Il déballa ses affaires et suspendit son costume de rechange dans une immense armoire sculptée. Sous la fenêtre, il avait une cuvette d’émail et une barre de bois pour les serviettes. Se hissant sur la pointe des pieds, il regarda le boulevard. Un fiacre était arrêté en face. Le cheval grignotait les branches d’un tilleul, en secouant son harnais. Stephen testa la souplesse du lit, puis s’y allongea, la tête sur le traversin. La chambre était simple, mais arrangée avec goût. Il y avait un vase de fleurs des champs sur la table et des gravures représentant des rues de Honfleur, de chaque côté de la porte.
C’était le printemps. Le soleil était en train de se coucher du côté de la cathédrale et le chant des merles montait du jardin.

Extraits d'oeuvres -

Aucun extrait d'oeuvre de cet auteur