Ah, si seulement je pouvais vous emmener en imagination dans les tranchées !

Lind Francis

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Francis Thomas Lind

TRENTE-DEUXIÈME LETTRE

France,
29 juin 1916.

[…]
Vous ai-je déjà parlé de la boue ? Que vous dire à part qu'elle nous couvre de la tête aux orteils ? Mais nous nous y sommes habitués, et le croirez-vous, nous l'apprécions. Oui, elle nous fait rire, car croyez-moi, l'homme s'habitue à tout et quand tous les gars rentreront au pays ils seront les plus forts que la Terre ait connus. Ici, nous affrontons le danger, le terrible danger, à chaque instant, quand nous regardons par-dessus le parapet par temps clair ou que nous observons les lignes ennemies de l'autre côté du no man's land juste avant l'aube. Il est merveilleux de voir à quel point les hommes se sont endurcis au milieu des balles et des obus - et ces derniers ne manquent pas, je peux vous l'assurer. Entourés de tous ces projectiles, les gars ne bronchent jamais. Ah, si seulement je pouvais vous emmener en imagination dans les tranchées ! J'aimerais être capable de vous les décrire mais c'est impossible. Aucun mot ne peut dépeindre cette réalité ni rendre compte du calme avec lequel nous faisons face à la mort tout en continuant à plaisanter. Ici, il n'y a que l'instant présent qui compte. Il m'arrive derire en regardant le gars à côté de moi parce qu'il est couvert de boue. Et à son tour, il rit parce que je ne suis pas mieux loti que lui. Un obus s'écrase alors tout près et nous rate, et on rit tous deux de plus belle.

Si vous le voulez bien, je vous invite à rentrer pour une minute ou deux dans nos cagnas. Elles sont bien différentes de celles des Dardanelles (Ah, les Dardanelles !). Là-bas, elles étaient en arrière de la ligne, ici elles sont le plus souvent dans les tranchées. Allez, entrez ! Je veux simplement que vous voyiez les rats, il y en a tant, ils sont si gros, de véritables monstres. Je ne m'étais jamais imaginé que des rats puissent atteindre cette taille. On les voit se promener dans nos abris à la recherche de nourriture. Ils grignotent nos uniformes, notre barda, ils détruisent tout, tranquillement. Certains sont plus gros que des chats. Quand on rentre dans la cagna, ils nous regardent comme pour nous dire : "Tiens, te voilà revenu !" et continuent à fourailler dans nos musettes. On les chasse, bien sûr, mais ils reviennent vite et si on les frappe du pied, ils ont le culot de mordre nos bottes. Ils considèrent qu'ils sont ici chez eux. Quand on dort, on les sent marcher sur nous. La seule chose à faire est de ne pas bouger et de les laisser faire. Mais parfois, on perd patience, surtout quand on sent leurs moustaches qui nous frôlent l'oreille. Sans le moindre complexe, ils s'attardent sur nos épaules et regardent tranquillement nos badges pour savoir quel est notre régiment. A part ça, les nuits sont plutôt froides, mais l'été ne va pas tarder. […]
 

Extraits d'oeuvres - Francis Lind

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