On était soldat. On faisait la guerre. Aujourd’hui, on n’est plus qu’une machine, une bête de tranchée.

JOHANNSEN Ersnt

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Ernst Johannsen

1914 est loin, très loin. En ce temps-là, les obus ne s’époumonaient pas la nuit, dans les ravins, derrière le front. On n’enfonçait pas encore dans la glu, dans l’eau, dans la merde, dans la pourriture des cadavres, sous une averse de bombes, avec l’estomac chargé de légumes moisis. On ne piétinait pas, durant des journées sans fin, sur de la terre labourée par les marmites, sans liaisons, sans eau,  quelquefois sans armes. Les gaz ne rampaient pas, sournoisement, dans les tranchées. Ce qu’on appelait alors un bombardement sérieux et copieux n’était qu’un simulacre d’arrosage ridicule.
On était soldat. On faisait la guerre. Aujourd’hui, on n’est plus qu’une machine, une bête de tranchée, un pauvre être abruti. On vivait, on pensant vivre. Maintenant, on ne fait plus que végéter. On s’enlise dans l’ennui incurable ; on languit, on attend, on attend… Quoi ? Celle qui doit venir, un jour, fatalement : la Fin. Mort ou Paix. En vérité, nous aurions dû depuis longtemps sombrer dans la folie noire. L’homme est décidément résistant, plus résistant que les poux et les rats.
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Cet enfer, peut-il encore augmenter d’horreur ? Peut-on ajouter à cette folie rouge ? La dernière heure approche. L’incroyable s’accomplit. La fureur du tir s’enfle jusqu’à n’être qu’un unique et terrifiant hurlement. On assassine un coin de terre. Des milliers et des milliers de tonnes de fer crépitent comme des grains de grêle dans l’ouragan. La surface des positions allemandes ressemble à la surface des eaux d’un lac agité par la tempête. Des masses de terre sans cesse lancées à une grande hauteur paraissent danser dans les aires ; repoussées par de nouveaux jets, elles ne peuvent retomber au sol. Les gaz, la poussière, les éclats, la fumée dressent un voile nébuleux, impénétrable à l’œil. Le sol, traversé de spasmes, tangue comme secoué par un tremblement de terre. Des cadavres sont projetés çà et là ; lentement ils sont morcelés, broyés, triturés jusqu’à n’être plus que de l’engrais. Ce n’est même plus un grondement, un assourdissant tambourinage ; c’est un seul, inextricable, ininterrompu tumulte de rage. C’est l’expression même d’une féroce volonté d’anéantissement, parvenue à son plus haut degré.
Dans cet enfer, les souffrances de l’âme, la contemplation douloureuse de la vie, les tourments de l’amour, dont l’effet de choses ridiculement mesquines.
Des hommes atrocement blessés, sans aucun secours, à moitié ensevelis, balbutiant des mots sans suite, boivent l’eau puante des entonnoirs et, souvent, il plaît à la mort de se refuser à exaucer justement ceux qui l’implorent. Les jeux de hasard sont pleins de caprices. Cà et là gisent des hommes ensevelis dans la vase et dans la boue ; à peine le visage est-il libre ; ils attendant, ils attendent la fin, d’instant en instant, et cette attente, elle-même, brise déjà leurs nerfs ! Ce qui ne périt pas devient bientôt mûr pour l’inconscience. Les hommes retombent à l’état d’enfants apeurés. C’est là ce qui explique ce feu roulant qui se prolonge depuis tant d’heures déjà.

Extraits d'oeuvres - Ersnt JOHANNSEN

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