De la Somme vient un fracas de fin du Monde.

CAROSSA Hans

AUTOUR DE PERONNE

Hans Carossa

Pronville le 9 octobre 1916
Vers quatre heures, dans l’obscurité, nous sommes partis et nous avons atteint Ham à huit heures. Le jour bref s’est passé en un très lent voyage par Cambrai et la nuit tombait déjà quand avons pris la route de Pronville.
La lune se cachait derrière les nuages mais sa lueur faisait scintiller de lointains paysages. J’entendais dans le vent comme des roucoulements de colombes et sur le sol des feuilles sèches couraient semblables à des souris.
De la Somme vient un fracas de fin du Monde. Des milliers de coups de canon et de fusées éclairantes incendient le ciel.
Vers minuit, sur la grand’route, nous avons mangé près des cuisines roulantes de la viande de conserve et des haricots, le déjeuner et le dîner tout ensemble. C’était délicieux et raffiné. Nous aurions bien volontiers fait remplir nos gamelles une seconde fois mais il ne serait guère convenable de donner à la troupe l’exemple d’une faim dévorante car les approvisionnements se sont fort appauvris. Pendant que nous mangions, les nuages se sont déchirés, le ciel s’est « dépiauté » comme nous disons en Bavière et la lune s’est dégagée.
La route est couverte de colonnes qui se trainent. En tête vient l’infanterie prussienne, porteuse de mauvaises nouvelles : Maurepas perdue, Péronne menacée. Elle se plaint de la médiocrité de l’appui d’artillerie. Un officier déclare que sans l’activité incroyable déployée par l’infanterie le front n’aurait sûrement pas tenu. Les artilleurs prussiens suivent et confirment les nouvelles désastreuses. Ils déclament contre la déficience grave de l’infanterie et ne comprennent pas pourquoi nous rions de bon cœur lorsqu’ils affirment que le front ne tient plus que grâce à l’artillerie.
Des Français en long manteau sombre, les épaules frileusement serrées, s’en vont en captivité. Quelques-uns de nos jeunes lourdeaux s’approchent d’eux, rassemblent les rares mots français qu’ils connaissent et voudraient bien savoir ce qu’on mange là-bas en face, quelle est la solde, si la paix sera bientôt signée et d’autres choses semblables. Les étrangers ne paraissent pas comprendre, leurs pâles visages se durcissent, impénétrables sous la lune. Je ne m’étonne vraiment pas qu’ils ne répondent guère à la naïve affabilité de nos Allemands du Sud, tels que je les vois, au milieu de leur pays dévasté.

 

Extraits d'oeuvres - Hans CAROSSA

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