J’eus le temps d’étudier les tranchées de la Maisonnette pendant la seconde quinzaine d’août 1916.

MAC ORLAN Pierre

AUTOUR DE PERONNE

Pierre MacOrlan

J’eus le temps d’étudier les tranchées de la Maisonnette pendant la seconde quinzaine d’août 1916. Elles n’étaient pas surprenantes et je ne me souviens que des nombreux petits ânes qui apportaient les ravitaillements dans les lignes. Ces malheureuses bêtes, souvent terrorisées par les éclatements, galopaient au hasard à travers le bled. Alors, le territorial qui les conduisait s’arrachait les cheveux.
Quelques jours plus tard, après avoir été relevés par des cuirassiers, nous allâmes prendre les tranchées devant Mont-Saint-Quentin. Du bois des Berlingots, qui se composait d’une douzaine de troncs d’arbre, mâchouillés, comme des portes –plumes d’écoliers, on pouvait apercevoir le village de Rancourt dont quelques maisons étaient occupées par les chasseurs du 3e bataillon de marche d’infanterie légère d’Afrique. Ils devaient attaquer avec la plus grande bravoure la route de Bouschavesne par une belle matinée de septembre à travers l’herbe fraîche qu’une légère brise faisait onduler.
Si la guerre laisse dans la mémoire de ceux qui l’ont faite une empreinte ineffaçable, les détails qui la composent perdent vite leur valeur réelle. L’esprit critique intervient avec le temps pour déformer les sensations. La poésie maquille également les souvenirs de guerre et dangereusement parce qu’elle affaiblit leur barbarie qui, pour certains, n’est pas sans lyrisme.
Avant de dire adieu aux paysages des tranchées, je ne peux passer sous silence les souvenir de Cappy-sur-Somme. Qu’on se figure un village conçu par un metteur en scène inspiré par le film : Le Docteur Caligari. Nous avions vus des chefs-d’œuvre brossés par les camoufleurs. Mais celui-ci les dépassait tous. À défiler dans ce décor morcelé, nous n’étions plus très certains de nos propres dimensions. Le fantastique de la guerre naissait dans des formes extravagantes. Ceci nous fit prévoir la transformation de notre monde. L’évidence du fantastique de notre situation n’était pas douteuse. Quand on pense que ce décor, comme inspiré par des phantasmes rusés, s’alliait tout naturellement à l’indéfinissable lumière qui donnait aux heures H une consécration surnaturelle, on pense avec raison que les soldats sont particulièrement bien équilibrés. Ces images inouïes ne provoquaient aucun commentaire. Quelques années de paix furent nécessaires pour associer congrûment ces impressions aux réminiscences littéraires des paysages évoqués par Edgar Allan Poe.
Quand je parle – et souvent – de la lumière insolente et lugubre qui précéda la chute de la Maison Usher, j’ai conscience d’avoir raison.

J’ai retrouvé, une fois, cette lumière, sur la route de Tournus, il n’y a pas longtemps. Un grave accident d’automobile venait de se produire… Il y avait quelques formes indécises sur la route. Mais avant d’avoir vu et su, la lumière du ciel parut s’immobiliser, si l’on peut dire.
Je connaissais la qualité et la signification de cette lumière qui suivait l’éclatement meurtrier d’un obus sur la route de Souville.
Novembre 1939.

Extraits d'oeuvres - Pierre MAC ORLAN

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