Et la mort dans l’âme et les larmes aux yeux, chacun dit adieu à son chez soi, à tous ses souvenirs.

Douchet Henri

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Henri Douchet

8 juillet – ordre d’évacuer la ville
Au Château – l’embarquement des Vieillards, Malades et Infirmes.
A partir de 2 heures ½ et malgré le bombardement qui recommence, une foule stationne aux approches du château où M. Joseph Marchandise assailli de demandes qu’il ne peut accueillir, dirige en personne l’évacuation de ceux qui ne peuvent marcher. Il tient à la main un carnet où il inscrit les noms de ceux et celles qu’on lui indique et il s’efforce de leur trouver une place.
Une vingtaine de voitures à deux chevaux, genre fourragère, font la navette entre Péronne et Roisel. Ce sont des charrettes fort impropres à ce service.
Le fond est étroit, à peine 80 centimètres et les deux côtés sont fort évasés. Vu le petit nombre de véhicules, on les remplit autant qu’il est possible. Des soldats de la Commandanture, sans écouter aucune réclamation, entassent dans chacune d’elles une douzaine de personnes parfois plus, avec leurs paquets. Pas de banquettes. Quelques chariots sont garnis de paille, beaucoup n’ont rien. Les occupants s’assoient comme ils peuvent à même le fond du char ou sur leur colis, certains se tiennent à genoux ou accroupis n’ayant pas la faculté de s’installer mieux. Le trajet par des routes défoncées sur ces chariots sans ressorts devient un supplice.
Plutôt que d’être voiturés dans de telles conditions, bien des personnes que leur âge, ou leur état de santé auraient autorisés à solliciter une place, n’insistent pas et préfèrent partir à pied.
Malgré cela, on prend d’assaut chaque chariot libre. On apporte sur des brancards et des matelas des blessés et des malades entr’autres Mme Wastrate, tante de M. Bourdin, armurier, paralysée depuis des années et qui pousse des cris de douleurs à chaque secousse.
Une photo de cette scène est prise par M. Pierre Malicet, juge. Lui et sa mère, Mme E. Michel, se sont jurés de rester et tiennent parole. Ils assistent au départ de tous leurs voisins et voient s’éloigner les uns après les autres toutes leurs connaissances bien déterminées le matin à rester comme eux et qui, maintenant haussent les épaules de leur détermination.
La famille Nonin hésite beaucoup ; elle sort et rentre plusieurs fois ses colis puis, se décide ; Mme Lalle malgré ses 90 ans, s’en va allègrement, M. et Mme Venet obtiennent une place dans un chariot, M. Hocquet, notaire est aussi longtemps hésitant, finalement, il part poussant une brouette bien chargée et disant : « je suis ruiné, mais au moins je n’aurai plus de casino chez moi ». La famille Dermigny de Belloy le suit traînant elle-même une charrette remplie de ses bagages. Les Chevaujon et les Emigrés logés dans les maisons vides sont partis au début de l’après-midi. Bientôt la rue est vide.
Il en est de même dans tous les quartiers et le mouvement s’accentue d’heure en heure. Ceux qui d’abord tiennent bon et se disent résolus à attendre les français se rendent aux raisons de leurs amis et de leurs voisins.
« Réfléchissez ! que ferez-vous demain ? Comment vivrez-vous ? Il n’y aura plus ni Maire, ni police, ni boulanger, ni ravitaillement.
Si vous étiez blessé, vous n’auriez même pas un médecin pour vous panser !
En ce moment, il y a encore de l’ordre, comment cela se passera-t-il tantôt ? »
Et la mort dans l’âme et les larmes aux yeux, chacun dit adieu à son chez soi, à tous ses souvenirs, à tout ce qu’il laisse et se hâte de rejoindre les autres.

Extraits d'oeuvres - Henri Douchet

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