Une fin dans la terreur, plutôt qu’une terreur sans fin…

Köppen Edlef

PERONNE - THIEPVAL - LES DEUX VALLEES

Edlef Köppen

Les chevaux vont grand train, l’encolure allongée, les naseaux dilatés, grandes fosses rouge vif. En tête, le capitaine qui prend parfois ses jumelles en pleine figure, derrière lui Reisiger, ensuite Kern.
L’allée fait un coude brusque. Dans l’angle, en dépit d’un feu d’artillerie qui tape parfois dans le mille et presque à chaque coup fait des morts, encore des fantassins en attente. Curieux de les voir se rompre le cou pour regarder les cavaliers qui tournent le coin en trombe, ventre à terre.
Plus avant ! A gauche, une côte.
« On monte là, un kilomètre tout au plus et ce sera la position ! » On ne comprend pas entièrement ce que Siebert vient de dire, mais on peut le deviner. Reisiger note soudain que le visage du capitaine est pâle comme un linge, les lèvres d’un blanc de craie.
On laisse aller les rênes. Quelques coups de rein des chevaux et l’on se retrouve en terrain plat, sur une étendue sans limite.
Un spectacle terrifiant… Pas un mètre carré qui ne soit fouaillé, concassé par les projectiles adverses. Feu roulant !
De son bras gauche levé, le capitaine fait un geste. Il veut indiquer la direction qu’on doit prendre. Reisiger marque un temps d’arrêt. Déjà, percutant quelques mètres devant la tête de son cheval, un Vésuve noir le sépare du capitaine et de Kern, qui le dépasse comme un boulet.
Les éperons au ventre du canasson, pour l’amour de Dieu, ne plus les retirer. Une seule chose compte : en avant ! Une fin dans la terreur, plutôt qu’une terreur sans fin…
Galop ! Galop ! Interminable ce champ aux buissons noirs qui poussent flamboyants mètre après mètre. Suivre le capitaine ! Il a cinquante mètres d’avance. Haha, un saule là-devant. A sa droite, petit mouvement de terrain. Sûrement la position. Dis donc, c’est un veau ce cheval. Ma vieille panse à foin, tu n’y arrives pas. Le capitaine monte comme s’il allait toucher des primes. Si on arrive à l’avant en vie, je veux bien bouffer ton étrille. Tonnerre ! Si ce carcan n’avant pas fait un écart ! Les bêtes ont quand même de l’instinct. C’est donc ce qu’on appelle feu roulant.
Toutes ces pensées sont soufflées, annihilées par un craquement suivi d’un choc que Reisiger prend en pleine poitrine. Il disparait dans un nuage blanc pestilentiel, note au même instant qu’une saccade tord son cheval. Il donne de la tête en avant, jusqu’à presque toucher ses bottes de son front. Une seconde, tout devient noir, il sent sur lui une charge effroyable, lance les bras vers le ciel. Le cheval roule sur lui, par-dessus ses cuisses. Il veut s’arracher de dessous. Un nouveau coup siffle tout près de sa tête, le repoussant tout contre le cheval qui se roule. Il essaie aussitôt de se libérer avec les jambes, parvient sous l’encolure, saute sur ses pieds, s’agenouille. Le cheval donne des coups de tête. Un poumon lui pend de la poitrine, gonflé par un souffle haletant. Reisiger voit le cheval touché. En se mettant à genoux, il regarde vers l’avant. Voilà le capitaine, c’est lui près du saule, le maréchal des logis a déjà mis pied à terre, tient les deux montures par la bride.
Son cheval gît sur le dos, l’encolure étendue à des hauteurs démesurées, les lèvres retroussées sur les gencives dénudant les grandes dents jaunes. Un jet de sang jaillit du poitrail et des commissures. « Pauvre panse à foin ! »
Plus que tout au monde, Reisiger aimerait s’étendre auprès de son cheval. Il a un énorme besoin de ne faire rien d’autre que pleurer. Mais lorsqu’il sent les larmes ruisseler sur ses joues, il s’arrache d’un coup, saisit son pistolet, le place derrière l’oreille du cheval et presse la détente. L’animal tombe paisiblement sur le flanc.

Extraits d'oeuvres - Edlef Köppen

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