Les rues de Saint-Leu avaient paru appartenir à un autre siècle que les cités ouvrières du Lancashire.

Faulks Sebastian

AMIENS

Sebastian Faulks

En se levant le lendemain matin, reposé, l’esprit clair et curieux de connaître son nouvel environnement, Stephen résolut d’oublier ce qui s’était passé la nuit précédente et partit faire la visite complète de l’usine, avec Azaire.
Quittant le boulevard et son opulence, ils se rendirent à pied dans le quartier Saint-Leu. En découvrant ces maisons à pignons, penchées sur les rues pavées bordant les canaux, Stephen pensa à une gravure médiévale. Des cordes à linge étaient fixées aux tuyaux et aux murs de guingois ; des enfants loqueteux jouaient à cache-cache sur les ponts et faisaient courir des bâtons sur les rambardes de fer qui bordaient la rivière. Des femmes transportaient des seaux d’eau potable puisée aux fontaines des quartiers plus privilégiés, pour abreuver la nombreuse progéniture qui les attendait dans l’unique pièce tenant lieu de logis à toute une famille, tandis que d’autres, surtout des paysans venus de Picardie pour chercher du travail, habitaient des abris de fortune dans les arrière-cours des maisons surpeuplées. Il s’en dégageait une rumeur de misère produite par les enfants jouant dans la rue et les cris des mères qui les menaçaient, les grondaient ou annonçaient d’importantes nouvelles aux voisines. Il y avait le brouhaha de la cohabitation, quand aucun foyer n’est fermé aux autres, il y avait les voix montant des boulangeries et des échoppes pleines de monde, tandis que des marchands ambulants, poussant une brouette ou une voiture à bras, vantaient leur marchandise.
Azaire avançait rapidement dans la foule ; il prit Stephen par le bras pour franchir une passerelle, sans se préoccuper des insultes que lui lançait un adolescent, et lui fit monter un escalier de fer forgé, accroché au flanc d’un bâtiment, et qui donnait accès à un bureau au premier étage, d’où l’on découvrait une usine.
– Asseyez-vous. J’ai rendez-vous avec Meyraux, mon chef d’atelier, qui est aussi, en punition des péchés que j’ai pu commettre, le chef du syndicat.
Azaire désigna un siège recouvert de cuir placé de l’autre côté d’un bureau, où s’empilaient des papiers. Il descendit l’escalier intérieur qui menait dans l’usine, laissant Stephen regarder ce qui se passait en dessous, à travers les parois vitrées.
La main-d’œuvre était principalement composée de femmes installées devant des machines à filer, tout au bout du local, mais il y avait aussi des hommes et de jeunes garçons en casquette de cuir, qui travaillaient sur d’autres machines ou transportaient des pièces de tissu sur des wagonnets en bois. Le martèlement rythmé des antiques métiers couvrait presque les hurlements du contremaître, un homme rougeaud, avec une moustache en guidon de vélo et une blouse qui lui arrivait pratiquement aux chevilles. Plus près, des ouvrières étaient assises devant des rangées de machines à coudre Singer, et leurs genoux montaient et descendait tandis qu’elles actionnaient le pédalier ; leurs mains décalées couraient dans un sens puis dans l’autre, comme pour régler la pression d’un gigantesque robinet. Stephen, qui connaissait bien les manufactures anglaises, trouvait ces procédés désuets, de même que les rues de Saint-Leu qui avaient paru appartenir à un autre siècle que les cités ouvrières du Lancashire.

 

Extraits d'oeuvres - Sebastian Faulks

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