Un ruban de tome isolée se déploie comme une voie lactée.

Lutyens Edwin

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Edwin Lutyens

Chaque jour nous partons du château où nous sommes cantonnés pour rejoindre la zone du front au terme d'un long trajet en automobile. Les cimetières, les tombes éparses, sont pathétiques, surtout quand on pense à la façon dont les choses sont gérées au pays. Ce que les êtres humains peuvent endurer dépasse tout. Les champs de bataille, qui témoignent à la fois de l'annihilation de tout effort entrepris par l'homme et de sa capacité de destruction, sont amendés par les coquelicots, lesquels côtoient les obus non explosés avec la même sympathie que s'il s'agissait d'un pied de table dans un jardin du Surrey. Cet état de fait ne peut que nous déconcerter. Des hommes et des camions - qui n'ont plus besoin d'essence - des chevaux gras, des hommes minces à la fleur de l'âge. Le tout en grande quantité, sans explication, si bien qu'il est difficile d'écrire et que l'on n'ose pas mentionner les noms de lieux. Nous ne voyons qu'une infime partie de ce qu'il y a à voir mais cet infime nous donne une idée terrifiante de ce qui se trouve au-delà du champ de bataille : les vénérables tranchées et les positions de mitrailleuses repérables aux tas de douilles de cartouches. Les chars saccagés, le sol criblé de trous d'obus à l'endroit où se dressait apparemment un village. Seul reste, éventuellement, un pan de mur appartenant à une ancienne église mais pas plus. Les demi-ruines sont quant à elles plus impressionnantes car il est alors possible de s'imaginer l'endroit tel qu'il était avant. Les cimetières ont été aménagés au hasard, en toute hâte, car ici le temps manque cruellement. Un ruban de tombes isolées se déploie comme une voie lactée sur des kilomètres avec des hommes enterrés là où ils sont tombés. Dans les cimetières, les petites croix alignées sont si serrées qu'elles se touchent au milieu d'une profusion de fleurs sauvages. Là où une espèce florale prédomine, l'effet est charmant de simplicité et si pathétique ! L'espace d’un instant, on se met à penser qu’aucun monument n’est nécessaire. Ce moment est évanescent mais sa perfection est presque absolue. Comment oser des conjectures face à un tel spectacle ? Le seul monument qui puisse être envisagé, si on cherche sincèrement la pérennisation, est un globe de bronze. Sur des kilomètres, les tombes surgissent par paires isolées ou ont été regroupées sur toutes sortes de sites et dans toutes sortes de configurations. Les milliers de corps ainsi rassemblés sont toujours disposés face à l'ennemi. A certains endroits, elles sont si rapprochées qu'on se demande s'il est possible de conserver cette disposition, car elle empêche l'inscription décente des noms. Nous avons encore beaucoup à voir. Les questions soulevées sont si immenses que l’on ne peut pour l’instant que généraliser. Le général Ware, notre directeur, est un homme de qualité, soucieux de faire ce qui doit être fait sans céder aux pressions du moment. Il privilégie l'excellence et la pérennité. La censure me terrifie. [...] Demain, nous reprenons la direction des champs de bataille, des villages oblitérés, de la terre meurtrie et de tous les vestiges du combat.
 

Extraits d'oeuvres - Edwin Lutyens

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