On fait faire un triste et stupide métier à nos pauvres poilus

PEZARD André

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

André Pézard

18 septembre 1916
Il commençait à faire un peu gris quand nous avons traversé la route de Béthune : sa blafarde traînée, au milieu des guérets brunâtres, se jonchait de débris : fusils, équipements, petits caissons aux roues fracassées, marmites crevées, sac avachis, rouleaux ébouriffés de fils de fer. La large chaussée étalait sa « pagaïe » boche (Bon, cela !) entre de deux files de tronc décapités, énormes et vieux : ainsi des noirceurs rudes de menhirs s’égarent dans une aube désolée.
Au bout de quelques minutes, nous étions dans les nouvelles tranchées françaises, au nord de Bouchavesnes qu’on devinait dans un fond de prairies, à droite ; aussitôt, les obus allemands ont arrosé tout notre coin, barrant le chemin du retour, et nous obligeant même à nous accroupir dans les fossés inachevés, à nous tasser dans les niches ébauchées par les poilus du 31e ; les détonations sèches des 77 nous faisaient voler de la terre et des graviers dans le cou ; une ruade de pierres m’a froissé le dos ; pas de blessés, tant mieux. Et la pluie maigre continuait à nous humecter impitoyablement ; et le jour peu à peu faisait grisonner la campagne.
Nous ne pouvions pas cependant attendre la nuit prochaine pour nous en retourner. Malgré quelques obus isolés qui éclataient encore de-ci, de-là, nous sommes repartis à travers champs, comme nous étions arrivés. L’eau du ciel heureusement embrumait la plaine. Tout de même, quelle sensation nouvelle de quitter les premières lignes, sans le moindre boyau en plein jour !
Cross-country (oh ! les vieux souvenirs du parc de Saint-Cloud, en hiver !) Au bout de quelques minutes, nos jambes molles refusent de rebondir entre les trous et les paquets de glaise amorphe ; nos têtes se renversent en arrière, comme celles des gens qui se noient ; il nous semble que notre gorge, impuissante à trouver de l’air, s’enterre entre les épaules et sombre au fond de la poitrine ; et la pluie, et la sueur qui ruissellent ! des kilos de boue nous immobilisent les pieds, des kilos d’eau nous ploient l’échine et les reins, des kilos d’essoufflement nous pressent, nous brûlent et nous raclent les bronches comme une écumes aiguë d’alcool.
Tranchée de Mossoul ; neuf heures du matin. Pas un traître abri ; la longueur de la fosse n’est pas encore répartie entre les compagnies, depuis cette nuit ! Disputes, tassements, ordres, contre-ordres, engueulades…Par négligence, on fait faire un triste et stupide métier à nos pauvres poilus.
Cette tranchée improvisée a vite vieilli sous des bombardements contradictoires. Elle est souillée comme une masure démolie ; une poussière humide et cendrée de craie ; des parois raboteuses de craie moisie ; un fond boueux de craie pourrie ; cela sent le vieux renfermé ; çà et là, des éboulis confus, en pelletées hâtives, qui empestent la colle forte des morts.
Il pleut toujours ; nous nous sommes accroupis au fond du boyau, sous quatre ou cinq planches recouvertes de craies crayeuses ; des gouttes d’eau trouble y filtrent, se gonflent et tombent sur nous. Je parie que si je prenais ma capote par le col, entre les doigts, et si je la lâchais sur le sol, elle tiendrait debout, toute raidie de pluie, comme cela : Tloc (claquement de langue). La peau de nos figures et de nos mains est comme une sale éponge grasse qui poisse ; impossible de la sécher. C’est à la longue un petit supplice exaspérant. La sueur de ma course matinale se fige sur mon dos et mon ventre, et je renifle son odeur vinaigrée qui rancit. Je me dégoûte. Et sûrement mon haleine encore essoufflée est jaunâtre ! Elle doit puer la fièvre pâteuse, comme si ma langue se faisandait.
Ce temps est ignoble évidemment ; et il est idiot que cela détermine notre opinion sur l’avenir de cette offensive ; il est stupide que l’atmosphère façonne nos sentiments. Mais cela est. Et nous nous en trouvons mal.

Extraits d'oeuvres - André PEZARD

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