Nous étions en tenue de combat et nous avions froid.

Graves Robert

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Robert Graves

Nous passâmes les deux jours suivants à bivouaquer en bordure du bois de Mametz. Nous étions en tenue de combat et nous avions froid. : je partis donc dans le bois à la recherche de capotes allemandes qui pourraient me servir de couverture. L’endroit était jonché de cadavres : grands corps des soldats de la Réserve des Gardes Prussiens et petits corps des hommes appartenant aux bataillons de la Nouvelle Armée, Royal Welch et South Wales Borderers. Pas un arbre qui n’eût été touché par les obus. Je ramassai mes manteaux et sortis du bois aussi rapidement qu’il me fut possible de le faire en me frayant un passage à travers tous ces rameaux verts, déchiquetés. Je ne pouvais emprunter qu’un seul chemin et à l’aller comme au retour je dus passer devant le cadavre boursouflé et puant d’un soldat allemand adossé à un arbre : son visage était verdâtre, il portait des lunettes et avait les cheveux rasés. Du sang noir dégouttait de son nez et de sa barbe. Je tombai encore sur deux cadavres inoubliables : un soldat du South Wales Borderers et un autre du Lehr Regiment avaient réussi à se transpercer à la baïonnette au même instant. Un survivant de la bataille me raconta plus tard avoir vu un jeune soldat du Quatorzième Royal Welch transpercer un allemand à la baïonnette comme s’il se fut trouvé sur le terrain de manœuvres : « Dedans, dehors, en garde ! » s’était-il écrié automatiquement.
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Je n’étais plus de service et m’étais endormis dans la tranchée sans attendre la fin du bombardement. Il ne me semblait pas que mourir endormi fût pire que mourir éveillé. Il n’y avait naturellement aucun abri. Je découvris qu’il était très facile de dormir pendant un bombardement ; le bruit me tenait certes à demi éveillé, mais il suffisait de ne point s’en occuper. Et pourtant que quelqu’un vînt me réveiller pour effectuer mon tour de garde ou hurlât « Aux armes » et j’étais toujours prêt en une seconde. A quelque instant du jour ou de la nuit que ce fût, j’étais capable de m’endormir en un rien de temps et ce dans toutes les positions possibles : assis, debout, en marchant, ou allongé sur la pierre. Mais j’eus cette fois-ci un terrifiant cauchemar. Je rêvai qu’à l’insu de tous quelqu’un me tournait et retournait et choisissait l’endroit où il m’enfoncerait un poignard. Il me saisissait enfin au creux des reins. Je m’éveillais en sursaut, hurlais et tambourinais sur la main de l’assassin pour découvrir que j’avais tué une souris qui, terrorisée par les obus, s’était sauvée dans mon cou et était redescendue le long de mon dos.