Combles ne présentait plus, pour autant qu'on pût s'en rendre compte dans l'obscurité, que le squelette d'une agglomération.

JUNGER Ersnt

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Ernst Jünger

Nous marchâmes par une large route, qui s’étendait sous le clair de lune à travers le terrain sombre, vers le tonnerre de la canonnade, dont les rugissements, engloutissant tous les bruits, devenaient sans cesse plus énormes. Laissez ici toute espérance ! Ce paysage tirait un aspect particulièrement sinistre du fait que toutes ses routes luisaient sous la lune comme un lacis de veines claires, sans qu’on pût y apercevoir âme qui vive. Nous avancions par les allées d’un cimetière qui brille vaguement à minuit.
Les premiers obus ne tardèrent pas à tomber sur la droite et la gauche de notre chemin. Les conversations baissèrent de ton, puis cessèrent enfin. Chacun prêtait l’oreille au long miaulement des obus, avec cette étrange surexcitation des sens qui donnent à l’ouïe la plus vive acuité. Ce fut surtout la traversée de Frégicourt-Ferme, un hameau, devant le cimetière de Combles, qui nous mit pour la première fois à l’épreuve. La poche qui se resserrait autour de Combles y était déjà étranglée à l’extrême. Quiconque voulait entrer dans la ville ou en sortir était contraint d’y passer, de sorte que cette artère vitale était soumise sans interruption au plus lourd des martèlements, semblable aux rayons que concentre une lentille. Le guide nous avait déjà préparés à ce passage tristement célèbre ; nous le traversâmes au pas gymnastique sous la grêle des éclats.
Il flottait au-dessus des ruines, comme de toutes les zones dangereuses du secteur, une épaisse odeur de cadavres, car le tir était si violent que personne ne se souciait des morts. On y avait littéralement la mort à ses trousses — et lorsque je perçus, tout en courant, cette exhalaison, j’en fus à peine surpris — elle était accordée au lieu. Du reste, ce fumet lourd et douceâtre n’était pas seulement nauséeux : il suscitait, mêlé aux âcres buées des explosifs, une exaltation presque visionnaire, telle que seule la présence de la mort toute proche peut la produire.
C’est là, et au fond, de toute la guerre, c’est là seulement que j’observai l’existence d’une sorte d‘horreur, étrangère comme une contrée vierge. Ainsi, en ces instants, je ne ressentais pas de crainte, mais une aisance supérieure et presque démoniaque ; et aussi de surprenants accès de fou rire, que je n’arrivais pas à contenir.
Combles ne présentait plus, pour autant qu'on pût s'en rendre compte dans l'obscurité, que le squelette d'une agglomération. De grandes quantités de bois, parmi les ruines, ainsi que des ustensiles de ménage, jetés à travers la rue, dénotaient que la destruction était toute récente. Après avoir franchi de nombreux monceaux de déblais, talonnés par un chapelet de schrapnells, nous parvînmes à nos quartiers : une grande maison, trouée comme une écumoire, que j’élus pour domicile avec trois groupes tandis que mes deux autres s’installaient dans la cave d’une ruine en face.
Des maisons entières avaient été aplaties ou fendues en deux par un coup de plein fouet, si bien que les chambres avec leur mobilier pendaient comme des coulisses de théâtre au-dessus du chaos. Une odeur de cadavres sortait de ces décombres, car le premier bombardement avait complètement surpris par sa soudaineté les habitants, et en avait enterré un grand nombre sous les ruines, avant qu'ils n'eussent pu sortir de chez eux. Une petite fille gisait devant un seuil au milieu d’une flaque rouge.
Un endroit violemment bombardé était le parvis de l’église détruite, en face de l’entrée des catacombes, de très anciennes galeries souterraines, avec des niches taillées à coups d’explosifs, où logeaient entassés presque tous les états-majors des unités combattantes. On racontait que les habitants avaient dégagé à coups de pioche, dès le début des bombardements, l’accès muré, qu’ils avaient caché aux Allemands pendant tout le temps de l’occupation.
Les rues n’étaient plus que des pistes étroites qui zigzaguaient à travers et par-dessus d’énormes monticules de poutres et de maçonnerie. Les légumes et les fruits pourrissaient dans les jardins retournés par les obus.

Extraits d'oeuvres - Ersnt JUNGER

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