Et chaque lent crépuscule 

Owen Wilfred

AUTOUR DE THIEPVAL

Wilfred Owen

A Susan Owen

Mardi 16 janvier 1917
[2ème bat. Manchester Regt., B.E.F.]

Ma très douce Mère,
Je suis désolé que vous ayez eu cinq jours sans lettre. J’espère que vous avez reçu les deux postées depuis que vous avez écrit la dernière – je l’ai reçue cette nuit. Je suis amèrement déçu de n’avoir jamais reçu les autres.
Je ne vois pas sous quel prétexte je vous tromperais quant à ces quatre derniers jours. J’ai subi l’enfer et davantage que l’enfer.
Je n’ai pas été au Front.
J’ai été devant.
J’ai tenu un poste avancé, à savoir un abri au milieu du no man’s land.
Nous avons marché pendant 3 miles sur une route pilonnée, puis à peu près 3 autres dans une tranchée inondée. Ensuite, nous sommes arrivés à un endroit où les tranchées avaient été aplaties par les obus, et avons dû franchir les parapets. Bien sûr il faisait noir, trop noir. Le sol n’était pas boueux, de cette boue liquide, mais une pieuvre de glaise suceuse, profonde de 3, 4 et 5 pieds, seulement interrompue par des cratères pleins d’eau. On sait que des hommes s’y sont noyés. Beaucoup se sont enlisés et n’ont pu continuer qu’en abandonnant leurs cuissardes, leur équipement et, dans certains cas, leurs vêtements.
Des obus tombaient tout autour de nous, et des mitrailleuses crachotaient de minute en minute. Mais il faisait si noir que même les fusées allemandes n’arrivaient pas à nous dévoiler.
Aux trois-quarts morts, je veux dire chacun de nous aux trois-quarts morts, nous avons atteint l’abri et relevé les malheureux qui s’y trouvaient. J’ai alors dû avancer et trouver un autre abri pour un poste encore plus avancé où j’ai laissé 18 grenadiers. J’étais responsable d’autres postes sur la gauche mais un officier subalterne s’en est occupé.
Mon abri contenait 25 hommes encaqués. Il était rempli d’eau jusqu’à une profondeur de 1 ou 2 pieds, ce qui nous laissait 4 pieds d’air à tout casser. Une des entrées, effondrée, était bloquée. Jusque-là, l’autre demeurait ouverte.
Les allemands savaient que nous étions là, et avaient décidé que ce n’était pas une bonne idée.
Ces cinquante heures furent l’agonie de ma vie heureuse.
Ce dimanche après-midi, dix minutes paraissaient une heure.
J’ai failli craquer et me laisser couler dans l’eau qui, lentement, montait au-dessus de mes genoux.
Vers 6 heures, alors que – je le suppose – vous alliez à l’église, le pilonnage a baissé en intensité et perdu de sa précision, si bien qu’il me fut miséricordieusement permis de faire mon devoir et nager, patauger, grimper, barboter à travers le no man’s land et rendre visite à mon autre poste. Pour couvrir 150 yards, il m’a fallu une demi-heure.
Tout ce temps, tirant par derrière, nos propres mitrailleuses me causèrent le plus grand désagrément. Le zing-zing-zing des balles me rappelait le canari de Mary. Dans l’ensemble, je supporte mieux le canari.
Dans le peloton de gauche, les sentinelles portées au-dessus de l’abri se sont fait volatiliser. Un de ces pauvres gars était mon ancien tampon, que j’avais congédié. Si je l’avais conservé, il aurait survécu, car les ordonnances ne sont jamais de corvée de garde. Mes propres sentinelles, j’ai veillé à ce qu’elles restent à mi-hauteur des escaliers durant le plus terrifiant des bombardements. Malgré cela, un garçon a été emporté par le souffle et, j’en ai peur, rendu aveugle.
Ce fut ma seule perte.
L’officier du peloton de gauche en est sorti complètement prostré et est à l’hôpital.
A présent, je vais aussi bien, je le suppose, qu’à l’habitude.
Si je me permets de vous raconter tout cela, c’est parce que jamais je ne retournerai dans cet horrible poste. C’est le pire de tous ceux qu’ont jamais tenu les Manchesters, et nous repartons pour l’arrière et une période de repos.
J’ai appris que l’officier qui me relevait avait abandonné trois mitrailleuses Lewis en quittant les lieux. (Il n’y avait passé que 24 heures). Il va passer en cour martiale.
En conclusion, je dois dire que si la piétaille déteste un pouvoir plus que tout autre, c’est bien celui de notre distingué compatriote.1
Ne faites pas circuler ces pages, mais faites taper des extraits pour Leslie2 et les autres. La lettre précédente qui vous était destinée vient de m’être retournée. Elle sera trop lourde pour que je la joigne à celle-ci.

Votre Wilfred x.


1 David Lloyd George. Premier ministre Britannique de 1916 à 1922, d’origine galloise comme le nom Owen.
2 Leslie Gusnton, cousin de Wilfred.

Extraits d'oeuvres - Wilfred Owen

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