Des millions de coquelicots donnaient à ces prairies mortes un chaud reflet cuivré.

MAUROIS André

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

André Maurois

Les trois amis roulèrent longuement à travers les steppes silencieuses qui, quelques mois auparavant, étaient encore le champ de la bataille formidable de la Somme. A perte de vue, c’étaient des croupes aux ondulations molles, couvertes d’une herbe abondante et sauvage, des bouquets de troncs mutilés marquant la place de bois fameux, et des millions de coquelicots qui donnaient à ces prairies mortes un chaud reflet cuivré. Quelques rosiers tenaces aux belles roses épanouies étaient restés vivants dans ce désert au-dessous duquel dormait tout un peuple de morts. Çà et là des piquets, portant des écriteaux peints, comme ceux que l’on voit sur les quais des gares, rappelaient ces villages inconnus hier, mais dont les noms sonnent aujourd’hui comme ceux de Marathon ou de Rivoli : Contalmaison, Martinpuich, Thiepval.
— J’espère, dit Aurelle, qui regardait les innombrables petites croix, tantôt groupées en cimetières, tantôt isolées, j’espère que l’on consacrera à ces morts la terre qu’ils ont reconquise et que ce pays restera un immense cimetière champêtre où les enfants viendront apprendre le culte des héros.
— Quelle idée ! dit le docteur ; sans doute on respectera les tombes, mais autour d’elles on fera de belles récoltes dans deux ans. Cette terre est trop riche pour rester veuve : voyez cette floraison superbe de bleuets sur ces cratères à peine cicatrisés.
En effet, un peu plus loin quelques villages semblaient reprendre à la vie le goût vif des convalescents. Des devantures chargées de produits anglais, en paquets aux couleurs vives, égayaient les maisons en ruine. Puis, comme ils traversaient une bourgade aux maisons espagnoles :
— Oui, ce pays est merveilleux, dit encore le Docteur, tous les peuples de l’Europe l’ont conquis tour à tour : il a vaincu chaque fois son conquérant.
— En faisant un crochet, dit Parker, nous pourrions voir le champ de bataille de Crécy, cela m’intéresserait. Vous ne nous en voulez pas je pense, Aurelle, d’avoir vaincu Philippe de Valois ? Votre histoire militaire est trop glorieuse pour laisser place à des ressentiments aussi lointains.

Extraits d'oeuvres - André MAUROIS

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