Le bois de la Vache, nom sinistre, sale coin.

CENDRARS Blaise

AUTOUR DE PERONNE

Blaise Cendrars

C’est au Bois de la Vache que Bikoff reçut une balle dans la tête. Le bois de la Vache nom sinistre, sale coin. Nous y sommes restés 62 jours consécutifs et c’est la seule et l’unique fois de ma vie que je suis resté 30 jours sans me raser. Le premier mois, je me faisais la barbe au vin rouge, car nous n’avions pas d’eau. Mais au bout du mois, et nonobstant les engueulades des copains qui me traitaient de gâcheur, ce savonnage au gros rouge, cette mousse violette finirent par m’écœurer et comme les copains je me laissai pousser une barbe à poux.
Au bois de la Vache, à la corne du bois, nous tenions un petit poste qui n’était séparé du petit poste allemand que par une épaisseur de quelques sacs de terre ; On aurait pu s’embrocher à la baïonnette d’une tranchée à l’autre. Un treillage était tendu au-dessus de ce petit poste pour empêcher les grenades d’éclater dans les trous et les niches qui nous servaient de misérables abris. Les fritz étaient aussi mal lotis que nous. Quand c’était les Saxons qui étaient en ligne, nous étions relativement tranquilles ; mais quand ils étaient relevés par les Bavarois ils nous prévenaient que nous allions la chier dur et, en effet, les Bavarois en ligne, ils nous menaient à la diable, grenades, minen, coups de main, tapis d’obus qui écrasaient ce malheureux petit bois grand comme un mouchoir de poche, barrage en arrière. On en rotait. Le ravitaillement n’arrivait pas. Et nous étions harassés de travaux qu’il fallait sans cesse refaire, barbelés, chevaux-de-frise, parapets, corvées de rondins, de grenades, de munitions, forage de sapes, car on commençait à miner le secteur, construction d’un poste blindé pour mitrailleuses, consolidation. Il y avait des tranchées qui n’avaient pas plus d’un mètre de profondeur et en bordure du bois il y en avait une qui n’était faite que de macchabées entassés. C’est là que prise dans les barbelés pendouillait une momie, un pauvre type tellement desséché et racorni que les rats qui avaient élu domicile dans son ventre le faisait sonnet et résonner comme un tambour de basque. Nous n’avons jamais pu savoir si le zigue était un Français ou un Allemand. Il devait être là depuis août 14. On s’était furieusement battu dans la région. Ainsi, une vache avait été soufflée par un obus, et sa carcasse pourrissait en l’air, le squelette se détachant par pièces et par morceaux les jours de grand vent, mais la tête, les cornes engagées dans une fourche, restait accrochée au sommet d’un arbre, d’où le nom du bois.
Au Bois de la Vache, l’ingénieux Bikoff avait eu une idée diabolique. Ne s’était-il pas avisé de se camoufler en arbre, et cela bien des années avant que ne passât sur les écrans du monde le film de Charlot soldat. Il avait menuisé, évidé, articulé une vieille souche qu’il enfilait comme un scaphandre, on lui passait un mousqueton et Bikoff sortait la nuit pour aller se planter à l’orée du bois, au milieu des autres souches et il passait toute la journée dehors guettant l’occasion de faire un beau coup de fusil. C’est en se livrant à ce « jeu » que Bikoff reçut une balle dans la tête. Nous eûmes beaucoup de mal à le ramener et surtout à l’extraire de sa gangue. La balle avait pénétré sous l’oreille droite et était ressortie en faisant sauter le frontal gauche. La blessure était horrible à voir. Mais Bikoff n’était pas mort et je le portai moi-même au poste de secours pour m’assurer qu’il serait rapidement évacué.

Extraits d'oeuvres - Blaise CENDRARS