Le spectacle des mules et des chevaux morts me bouleversa.

Graves Robert

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Robert Graves

Quatre jours après le coup de main, nous traversâmes Béthune que les bombardements avaient passablement malmené et qui était maintenant pratiquement déserté : nous nous rendions à Fouquières où l’on nous embarqua dans un train pour rejoindre la Somme. La gare de ravitaillement de la Somme se trouvait près d’Amiens et nous poursuivîmes notre route par petites étapes – Cardonnette, Daours, et Buire. Dans l’après-midi du 14 juillet nous parvînmes enfin sur le front où David Thomas, Richardson et Pritchard avaient été tués. Le théâtre des opérations s’était déplacé de cinq kilomètres. Le 15 juillet, à quatre heures du matin, nous empruntâmes la route qui reliait Méaulte, Fricourt, et Bazentin en traversant la « Vallée Heureuse » et atteignîmes le champ de bataille où s’étaient déroulés les derniers combats. Blessés et prisonniers défilaient devant nous dans la pénombre. Le spectacle des mules et des chevaux morts me bouleversa : les cadavres humains, tout cela était bel et bon, mais il me parut ignoble d’entraîner de la sorte les animaux dans la guerre. Nous étions groupés par sections qui avançaient à cinquante mètres les unes des autres. A peine étions-nous sortis de Fricourt qu’un tir de barrage ennemi nous interdit la route. Nous la quittâmes donc et nous engageâmes dans un terrain constellé de cratères d’obus. Nous marchâmes ainsi jusqu’à huit heures du matin et nous nous retrouvâmes alors à la lisière du bois de Mametz où les corps des soldats de nos bataillons de la Nouvelle Armée, qui avaient participé à sa prise, jonchaient le sol. Nous nous arrêtâmes. Un épais brouillard nous entourait. Les allemands avaient eu recours aux obus lacrymogènes et le brouillard en retenait les vapeurs, ce qui nous fit tousser. Nous tentâmes de fumer, mais nos cigarettes avaient un goût de gaz et nous les jetâmes. Plus tard, nous maudîmes notre erreur. Quels idiots nous avions faits ! En fait, l’affection avait touché nos gorges et non point nos cigarettes.
Lorsque le brouillard se dissipa, nous découvrîmes un fusil allemand où l’on avait inscrit à la craie : « Premier Royal Welch Fusiliers. » Il s’agissait évidemment d’un trophée. Je me demandais ce qu’il était advenu de Siegfried et de mes amis de la compagnie « A ». Tout près de là, nous tombâmes sur le bataillon qui bivouaquait. Siegfried était toujours en vie, de même qu’Edmund Dadd et deux autres officiers de la compagnie « A ». Le bataillon avait pris part à de durs combats : au cours de la première attaque qu’il avait effectué à Fricourt, il avait débordé notre homologue allemand – le Vingt-Troisième Régiment d’Infanterie. Après avoir, lors d’une ronde, surpris tous les officiers de cette unité terrés à Mametz dans un abri profond au lieu de les trouver dans les tranchées au milieu de leurs hommes, un officier de l’état-major allemand avait expédié tout le monde en première ligne faire un stage disciplinaire. […]
Le deuxième objectif du bataillon avait été le « Quadrilatère », petit bosquet s’étendant de ce côté-ci du bois de Mametz. Siegfried s’y était distingué en s’emparant seul d’un front de bandière que le Royal Irish Regiment n’avait pu enlever la veille. Armé de grenades et couvert par le feu de deux fusiliers, il était monté à l’assaut en plein jour et avait terrorisé les occupants de la tranchée ennemie qui l’avaient quittée en toute hâte. Exploit inutile puisqu’au lieu de demander des renforts à l’aide de signaux, il s’était assis dans la tranchée allemande et s’était mis à lire un recueil de poèmes qu’il avait emporté avec lui. De retour enfin, il n’avait même pas pris la peine de faire un rapport. Le colonel Stockwell qui commandait alors le bataillon avait tempêté contre lui comme un beau diable. Penser que l’on avait retardé de deux heures l’attaque du bois de Mametz parce que les rapports signalaient que des patrouilles anglaises étaient encore en action. En fait de « patrouilles anglaises, il s’agissait de Siegfried et de son livre de poèmes !