Voilà donc ce que les hommes ont fait de la Terre.

LOTI Pierre

AUTOUR DE PERONNE

Pierre Loti

Elle tombe, la pluie, la pluie glacée, depuis combien d'heures, on ne sait plus, depuis tout le temps, dirait-on; elle tombe régulière, épaisse, comme d'un gigantesque arrosoir aux trop larges trous, et on n'imagine plus que jamais elle puisse finir. Au milieu de l'encombrement, du bruit, des cahots, ma voiture roule, vite quand même, depuis un temps sans doute très long, mais dont la longueur, à force de monotonie, n'est plus appréciable.
[…]
Il pleut, il pleut, il fait gris et il fait sombre. Il faut consulter sa montre pour se convaincre qu'il est à peine 2 heures, car vraiment on croirait que la nuit commence. Tous ces moteurs et toutes ces énormes roues si pesantes, qui se suivent et se pressent en files ininterrompues, ébranlent le sol et font trop de bruit pour que l'on distingue nettement la canonnade, et de plus il s'y mêle le tambourinement de la pluie fouettante et la rage du vent contre les pauvres arbres de la route; toutefois quelques coups, de plus en plus forts, dominent ce fracas monotone et viennent nous rappeler que nous approchons de la ligne de feu. Dans les champs inondés et à l'abandon, qui ne sont plus que des déserts de boue, il y a maintenant, en guise de cultures, d'immenses étalages de choses pour tuer, obus, torpilles, etc.; affreuses choses, dont les cuivres brillent un peu au milieu des grisailles ambiantes; elles sont alignées en bon ordre, en belle symétrie, sur des madriers qui les isolent des flaques d'eau; elles couvrent de grands espaces de terrain, comme faisaient jadis les foins ou les blés.
[…]
Par degrés nous pénétrons dans ces zones, inimaginables à force de tristesse et de hideur, que l'on a récemment qualifiées de lunaires. La route, réparée en hâte depuis notre récente avance française, est encore à peu près possible, mais n'a pour ainsi dire plus d'arbres; de l'allée d'autrefois, restent seulement quelques troncs, pour la plupart fracassés, déchiquetés à hauteur d'homme, et quant au pays alentour, il ne ressemble plus à rien de terrestre; on croirait plutôt, c'est vrai, traverser une carte de la Lune, avec ces milliers de trous arrondis, imitant des boursouflures crevées. Mais dans la Lune, au moins il ne pleut pas, tandis qu'ici tout cela est plein d'eau; à l'infini, ce sont des séries de cuvettes trop remplies, que l'averse inexorable fait déborder les unes sur les autres; la terre des champs, la terre féconde avait été faite pour être maintenue par le feutrage de l'herbe et des plantes, mais ici un déluge de fer l'a tellement criblée, brassée, retournée, qu'elle ne représente plus qu'une immonde bouillie brune où tout s'enfonce. Çà et là, des tas informes de décombres, d'où pointent encore des poutres calcinées ou des ferrailles tordues, marquent la place où furent les villages. On reste confondu devant de telles destructions, qui sont le «dernier cri», les miracles de la guerre moderne. Et il faut se dire, hélas! que ce gâchis macabre s'étend, tout pareil, pendant des lieues et des lieues, sur ce qui s'appelait naguère encore des provinces françaises!
Voilà donc ce que les hommes ont fait de la Terre, qui, aux origines, leur avait été donnée habitable, verte et douce, bien revêtue d'arbres et d'herbages! Le voilà, le suprême aboutissement de ce que de pauvres esprits s'obstinent à appeler le progrès!

Extraits d'oeuvres - Pierre LOTI

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