La Côte 80, c'est là! Vous y verrez passer plus de blessés que vous avez de cheveux sur la tête.

DUHAMEL George

PERONNE - THIEPVAL - LES DEUX VALLEES

Georges Duhamel

Plus on approchait de Bray, plus le pays semblait congestionné. Le peuple automobile régnait tyranniquement sur les routes, repoussant à travers champs les humbles convois à chevaux. De petits tacots sur rails montraient de l’indépendance et hululaient avec emphase, bas sur pattes, le dos chargé de millions de cartouches ; entre les caisses, des bonhommes étaient accroupis et somnolaient, attestant qu’il est doux d’être assis sur quelque chose qui marche à votre place.
En arrivant au-dessus de Chipilly, je vis une chose étrange. Un vaste plateau ondulait, couvert de tant d’hommes, d’objets et de bêtes que, sur de vastes étendues, la terre cessait d’être visible. Au-delà de la tour en ruine qui domine Etinehem, s’étendait un pays brun, roux, semblable à une bruyère ravagée par l’incendie. Je vis plus tard que cette couleur était due à l’accumulation des chevaux serrés les uns contre les autres. Tous les jours on en emmenait boire vingt-deux mille à l’abreuvoir vaseux de la Somme. Ils transformaient les pistes en bourbiers et chargeaient l’air d’une puissante odeur de sueur et de fumier.
Plus vers la gauche, s’élevait une véritable ville formée de tentes écrues, avec des croix rouges écartelées sur leur faîte. Au-delà, le terrain se creusait et repartait d’un coup de rein vers le champ de bataille frémissant à l’horizon dans une buée noire. De-ci de-là, montaient, côte à côte, les fumées d’une rafale d’obus, rangées comme les arbres d’une route. Plus de trente ballons formaient un cercle en plein ciel, ainsi que des curieux qui s’intéressent à une rixe.
L’adjudant me montra les tentes et dit :
__ La côte 80, c’est là ! Vous y verrez passer plus de blessés que vous avez de cheveux sur la tête, et couler plus de sang qu’il n’y a d’eau dans le canal. Tout ce qui tombe entre Combles et Bouchavesne rapplique là…
Je hochais la tête et nous retournâmes à nos réflexions. Le jour finissait dans l’haleine trouble des marais. De grosses pièces anglaises tiraient pas très loin de nous, et leur bruit se ruait dans l’étendue comme un coursier furieux qui course à l’aveugle. L’horizon était peuplé de tant de canons qu’on percevait un gargouillement continu, semblable à celui d’une immense bouilloire tourmentée par un brasier.

[…] suite page 55-57.
Chaque jour amenait des visiteurs à la côte 80. Ils arrivaient d’Amiens dans de somptueuses automobiles ; ils traversaient en causant le grand hall de toile, semblable à une exposition de concours agricole ; ils adressaient aux blessés quelques paroles en rapport avec leurs fonctions personnelles, leurs opinions, leurs dignités. Ils prenaient des notes sur des calepins et acceptaient parfois de souper à la table des officiers. Il y avait des étrangers, des philanthropes, des millionnaires, des romanciers et des folliculaires. Ceux qui recherchaient les sensations fortes, étaient parfois admis sous une tente conique ou dans une salle d’opération.
Ils repartaient, satisfaits de leur journée quand le temps était beau, et assurés d’avoir vu des choses curieuses, des combattants héroïques, une installation modèle.
Mais silence ! J’ai prononcé vos noms, Freyssinet, Touche, Calmel, et ils ne sauraient laisser à mon cœur qu’un souvenir trop noble pour être mêlé de fiel.
Qu’est devenue la côte 80 désertée ? La bataille marchait vers l’Est. L’hiver est arrivé, la ville des tentes a plié ses toiles, ainsi qu’une flotte de voiliers qui doit appareiller pour de nouveaux destins.
En rêve, souvent, je revois le plateau nu et l’immense cimetière échoué dans les labours brumeux, comme, au fond des mers, les épaves d’un naufrage innombrable.
 

Extraits d'oeuvres - George DUHAMEL

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