C'était le plus grand bombardement de la guerre.

Lewis Cecil Arthur

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Cecil Arthur Lewis

Nous prîmes de l'altitude. Sous le ciel d'été sans nuages, le sol était couvert d'une légère brume blanche, que le soleil dissiperait rapidement. Nous arrivâmes assez vite au saillant, où les effets dévastateurs des bombardements de la semaine étaient nettement visibles. Des kilomètres carrés de campagne étaient lacérés et criblés de trous d'obus. Les tranchées avaient été oblitérées, ce qui n'empêchait pas la canonnade de faire rage, voire de s'intensifier. Même à plus de mille mètres d'altitude, nous percevions le bruit et les vibrations des détonations, que le ronflement de notre moteur n'arrivait pas à étouffer.
J'avais pour ordre "d'éviter La Boisselle", où le front formait un petit saillant dont les défenses semblaient imprenables. Celui-ci devait être dynamité. Deux énormes mines, les plus grosses jamais utilisées, l'enverraient haut dans le ciel dès le lancement de l'attaque. Des semaines auparavant, j'avais emmené l'officier en charge de la construction des galeries de mine pour qu'il survole l'endroit. On m'avait parlé de soldats avec des pioches et des pelles qui travaillaient sous terre, dans le noir, et faisaient régulièrement une pause pour tendre l'oreille afin de déceler les éventuelles activités minières de l'ennemi. En fait, l'opération se présentait bien, les mines avaient été posées et les fils déroulés. Les troupes s'étaient reculées au-delà de la zone de danger. L'officier attendait, la main sur le levier, de faire sauter les explosifs. Après l'explosion, les fantassins devaient traverser La Boisselle et poursuivre sur Pozières par la route de Bapaume, le premier objectif de la journée.
L'ouragan de feu se déchaîna. Il devait durer une demi-heure. L'ensemble du saillant, de Beaumont-Hamel aux marais de la Somme, était couvert jusqu'à une hauteur de plusieurs centaines de mètres d'une masse cotonneuse blanche, formée par la fumée des explosions d'obus. C'était le plus grand bombardement de la guerre, le plus grand dans l'histoire du monde. Plus les minutes passaient plus les explosions devenaient stridentes. La vibration était continue, comme si Odin, au plus fort de sa fureur, frappait sur un monde creux en faisant trembler la croûte terrestre à chacun de ses coups. La pluie d'acier anéantissait toute trace de vie. Une nation entière était à la manoeuvre. La terre avait été jugulée, le charbon et les minerais extraits du sol, le métal coulait dans les fonderies, sous la supervision experte des ouvriers. Nos femmes fabriquaient des détonateurs et des explosifs dont le maniement présentait un danger extrême tandis que nos ingénieurs concevaient des machines d'une efficacité sans faille. Tout cet effort, fruit du travail et du capital, était réduit ici à néant. L'homme n'avait jamais conçu une façon plus sûre de détruire les biens matériels, mais en tant qu'outil d'extermination (en gros un mort ou un blessé pour cent obus), le procédé restait primitif et inefficace.
Au moment où nous survolions Thiepval, l'horloge du cockpit, synchronisée avant le décollage, indiquait l'heure H moins une minute. Nous nous dirigeâmes vers le sud pour observer les mines et arrivâmes au moment du grand finale.
A La Boisselle, la terre se souleva en une magnifique colonne qui s'éleva jusqu'au ciel. Le vacarme fut tel qu'il étouffa le bruit des canons. Notre appareil fut projeté sur le côté sous l'effet du déplacement d'air. La colonne de terre s'éleva de plus en plus haut, jusqu'à dépasser les mille mètres d'altitude. Elle resta suspendue un moment en l'air, comme la silhouette d'un cyprès géant, avant de retomber en un cône de poussière de plus en plus large. Quelques instants plus tard, la seconde mine explosa. A nouveau le vacarme, l'appareil secoué et l'étrange silhouette émaciée qui perçait le ciel. Puis, la terre retomba et nous pûmes voir les deux yeux blancs des cratères. Les tirs de barrage se concentraient maintenant sur les tranchées de seconde ligne. L'infanterie partait à l'assaut. L'attaque avait commencé.
 

Extraits d'oeuvres - Cecil Arthur Lewis

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