La route.

Sassoon Siegfried

HAUTS-LIEUX DE MÉMOIRE

Siegfried Sassoon

La route
La foule des femmes le long de la route ; des soldats défilent,
S'arrêtent, mais ne les voient pas ; elles sont pourtant là -
Une masse résignée sur l'herbe détrempée,
Silencieuse, épuisée, qui attend, la peur au ventre.
La route gravit le long versant d'une colline,
Tout en ornières, pierre et boue, avec aussi les rebuts
De la bataille rassemblés en tas. A l'endroit où ils sont tombés,
Des chevaux aux ventres gros gisent les jambes raides,
Des cadavres d'hommes également, aux doigts ensanglantés,
Scrutent les ténèbres balayées de soudaines lueurs blanches.

Toi l'Écossais gisant, avec ton kilt qu'a roussi le feu du combat,
Tu as chancelé jusqu'ici, tu as trébuché, tu es tombé,
Etourdi par le manque de sommeil. Aucun rêve, aucune vieille consolation
Ne pourrait venir leurrer ton cerveau qui tangue.
Tu n'as pas senti de bras de femme autour de tes genoux,
La caresse aveugle, une lèvre sur ton visage.
Trop fatigué pour penser au pays, à l'amour, à la vie simple et facile.
Tu t'es fait de la route un dernier lit de fortune.

Août 1916
Il s'agit de la route qui traverse le village de Mametz telle que je l'ai vue en juillet 1916, quand nous luttions contre la boue pour lancer une attaque de nuit sur la Tranchée du Quadrilatère.