[Un Jour, Un Auteur]

Eugène Hublet, Un dandy nantais enterré à Albert

 

Né le 17 mai 1896 à Cholet, dans le Maine-et-Loire, et sixième enfant d’une famille de commerçants, Eugène Hublet est élève à l’institution Sainte-Marie, puis le collègue municipal de la ville dont il est natif. En 1910, il entre au Lycée de Nantes, aujourd’hui appelé le Lycée Clémenceau, et fréquente trois autres jeunes rebelles, Jean Sarment (alias Jean Bellemère), Pierre Bissérié et Jacques Vaché. Connus pour leur humour et leur esprit subversif, ils sont aussi célèbres pour avoir inspiré André Breton, le père du mouvement surréaliste.

Unis par le goût de la littérature, du dessin et du théâtre, ils fondent ensemble le groupe des Sârs et se moquent joyeusement de la bourgeoisie nantaise. Dans ce quatuor, chacun à le génie de l’écrit. Ensemble, ils fondent et publient les revues En route mauvaise troupe ! et le Canard Sauvage, chacun y contribuant à sa manière – poèmes, pamphlets, textes satyriques ou chroniques littéraires –  avant que le destin de ce quatuor infernal ne soit bouleversé, voire interrompu, par la Première Guerre mondiale.

Au moment où les canons retentissent,  Jean Sarment (1896-1976), devenu plus tard acteur et écrivain, est réformé. En 1915, il quitte Nantes pour Paris, entre au Conservatoire, puis rejoint Jacques Copeau pour une tournée théâtrale aux Etats-Unis.

Pierre Bissérié (1890-1930), qui effectue ses études de médecine, est appelé à servir au front en tant qu’étudiant-major. De retour de la guerre, il reprend ses études à Nantes puis soutient sa thèse de médecine à Montpellier.

Jacques Vaché (1895-1919), part pour le front le 19 juin 1915, malgré une myopie qui aurait pu lui valoir d’être affecté au service auxiliaire dès le début de son parcours militaire. Avec le 64e régiment d’infanterie, il est sérieusement blessé à la jambe à Tahure en septembre 1915. Soigné à l’Hôpital militaire de Nantes, il y fait la connaissance de la jeune infirmière Jeanne Derrien et de Théodore Fraenkel.

En janvier 1916, il y rencontre également André Breton – une rencontre capitale pour les deux hommes qui donnera naissance à une correspondance épistolaire très abondante jusqu’en 1919, et qui vaudra à Jacques l’éternelle admiration d’André. S’il est rétablie et renvoyé au front, Jacques Vaché est blessé quatre fois au total au cours du conflit. Peu de temps après son retour à Nantes en décembre 1918, « le météore désinvolte » Jacques Vaché est découvert mort d’une overdose d’opium dans sa chambre d’hôtel, le 6 janvier 1919.

Quant à Eugène Hublet (1896-1916), il est mobilisé en avril 1915 avec le 68ème R.I., puis au 90ème R.I. et est incorporé dans la communication. Avant sa mort, il a le temps de confier son amour pour Yvonne Mandeau (qui lui inspire les poèmes du recueil Vers pour l’amie) à son acolyte Jean Sarment lors d’une permission.

La mort de son frère, qu’il apprend depuis le front en septembre 1915,  le dévaste.

Le 27 octobre 1916,  il est très grièvement blessé par un obus et  succombe à ses blessures à l’ambulance 3/152 à Maricourt sur le front de la Somme. Il a alors à l’âge de 20 ans. Il est enterré à la Nécropole Nationale d’Albert (tombe individuelle 450).

C’est ainsi que les quatre membres du quatuor infernal sont séparés.

« Il y a … vingt ans, il y a vingt ans, disons dix-neuf, pour être exact, un jeune lycéen du Lycée de Nantes venait à Cholet, invité par un de ses amis … Quelques jours, il marchait par vos rues et vos avenues, s’arrêtait au bord de la Maine, puis, à bicyclette, s’en allait sur vos routes, à travers la campagne – où, il ne le sait plus exactement – cela pouvait représenter une vingtaine de kilomètres – jusqu’à une petite maison de repos, de weekend, au bord d’une rivière rapide … sans beaucoup de fond … où, paraît-il, on pêche je ne sais quel poisson fugace. C’est probablement la truite. Je n’en jugerais pas. Car ce jour-là, les quatre compagnons de cette affectueuse équipée entrèrent dans l’eau jusqu’aux cuisses, soulevèrent des pierres, remuèrent des herbes et ne trouvèrent rien.

Quatre compagnons, je puis les évoquer et je tiens à le faire, car de cette journée, un jour sur tant de jours et depuis tant d’années déjà, une petite journée d’été anonyme, mais restée importante pour moi, chère et lourde aussi à mon cœur, un seul reste. »

Jean Sarment, Discours en l’honneur d’Eugène Hublet, Manuscrit, Fond Sarment, Cote ms3543/13, Bibliothèque municipal de Nantes.

 

Bibliographie

Geneviève Dormann et Stéphane Hoffmann, Voyage à l’Ouest: Dix étapes en Loire-Atlantique, Broché, 1991.

Historial de la Grande Guerre (ouvrage collectif),  Écrivains en guerre, 14-18 :«Nous sommes des machines à oublier», Gallimard, 1916

Jacques Vaché, Dans le sillage du météore désinvolte. Lettres de guerre 1914-1919, Points, 2015.

Jean Sarment, Pierre Bissérié, Eugène Hublet, et Jacques Vaché,  En route, mauvaise troupe  !, Le Chien rouge, 2006.

Photo: Eugène Hublet (1896-1916), photographié, à Nantes, le 1er février 1913. Source : Luce Veyssière

 

Exposition « Visions: Temps & Mémoire »

A PARTIR DU 15 JUIN

« VisionS : Temps et Mémoire », un projet mené par le Service éducatif

Dans le cadre du centenaire de la Grande Guerre, le Service éducatif de l’Historial de Péronne a initié un projet pluridisciplinaire pour l’année 2017-2018 : « Visions : Temps et Mémoire ».

Dans le souci de sensibiliser les élèves au devoir de mémoire, six classes des premier et second degrés ont réalisé une frise chronologique illustrée sur les années du conflit (de 1914 à 1918) et l’année 2018 pour lier passé et présent.

Les travaux ont été photographiés puis réunis et imprimés en grand format.

La frise collective sera exposée à l’Historial à partir du vendredi 15 juin 2018.

[A Livre Ouvert]

Rien de tel que le cadre de notre prochaine exposition pour nous donner envie de découvrir, ou redécouvrir, les lettres et poèmes d’écrivains plongés dans l’horreur du conflit, sur le thème de l’amour en guerre.

Nourris de l’amour qu’ils vouaient à leurs femmes, amantes et muses adorées, de nombreux auteurs ont laissé des œuvres fortes et intenses, distillant au fil des pages de leurs ouvrages ou correspondances de grands élans sentimentaux, empreints d’affection, d’émotion et de passion, mais aussi teintés de désir et d’impressions de manque de l’autre.   

 

Guillaume et Lou

Entre septembre 1914 et février 1915, Guillaume Apollinaire et Louise de Coligny Chatillon se sont aimés et se sont écrits.

Le 27 septembre 1914, Guillaume se rend au restaurant Bouttau, dans le vieux Nice, déjeuner avec quelques amis. Guillaume y fait la connaissance de Lou, jeune femme « ardente et indépendante »[i] de trente-trois ans, qui le fascine. Le coup de foudre est immédiat :

« Nice, le 28 septembre 1914.

Vous ayant dit ce matin que je vous aimais, ma voisine d’hier soir, j’éprouve maintenant moins de gêne à vous l’écrire. Je l’avais déjà senti dès ce déjeuner dans le vieux Nice où vos grands et beaux yeux de biche m’avaient tant troublé que je m’en étais allé aussi tôt que possible afin d’éviter le vertige qu’ils me donnaient.  C’est ce regard-là que je revois partout, […]. »[ii]

Ce sera le début d’une passion aussi intense qu’éphémère. Peu à peu les lettres de Lou se font rares et la relation s’étiole.

Lou déçoit le poète qui se consolera auprès de Madeleine Pagès.

 

Si je mourrais là-bas

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

30 janvier 1915, Nîmes.

La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang

 

Pour plonger un peu plus dans cette brûlante correspondance :

 

Exposition « Amours en Guerre », du 19 Mai au 15 Décembre 2018.

Illustration: Calligramme de Apollinaire, poème du 9 février 1915 – Domaine public.

[i] Préface de Michel Décaudin, Lettres à Lou, nouvelle édition revue et complétée par Laurence Campa, éditions Gallimard, 2010.

[ii] Ibid. p.11

Exposition « Amours en Guerre »

Du 19 mai au 9 Décembre 2018

De mai à décembre 2018, l’Historial de la Grande Guerre explore les liens conjugaux bouleversés par le conflit et propose une plongée au cœur de l’intime.

Comment partager un quotidien à distance, surmonter la longue séparation, affronter la peur et parfois l’annonce de la mort, se retrouver après avoir vécu des expériences irrémédiablement différentes sur le front et l’arrière?

A travers des correspondances personnelles et de nombreux objets inédits, découvrez les Amours en guerre.