[A Livre Ouvert]

 

Rien de tel que le cadre de notre prochaine exposition pour nous donner envie de découvrir, ou redécouvrir, les lettres et poèmes d’écrivains plongés dans l’horreur du conflit, sur le thème de l’amour en guerre.

Nourris de l’amour qu’ils vouaient à leurs femmes, amantes et muses adorées, de nombreux auteurs ont laissé des œuvres fortes et intenses, distillant au fil des pages de leurs ouvrages ou correspondances de grands élans sentimentaux, empreints d’affection, d’émotion et de passion, mais aussi teintés de désir et d’impressions de manque de l’autre.   

 

Guillaume et Lou

Entre septembre 1914 et février 1915, Guillaume Apollinaire et Louise de Coligny Chatillon se sont aimés et se sont écrits.

Le 27 septembre 1914, Guillaume se rend au restaurant Bouttau, dans le vieux Nice, déjeuner avec quelques amis. Guillaume y fait la connaissance de Lou, jeune femme « ardente et indépendante »[i] de trente-trois ans, qui le fascine. Le coup de foudre est immédiat :

« Nice, le 28 septembre 1914.

Vous ayant dit ce matin que je vous aimais, ma voisine d’hier soir, j’éprouve maintenant moins de gêne à vous l’écrire. Je l’avais déjà senti dès ce déjeuner dans le vieux Nice où vos grands et beaux yeux de biche m’avaient tant troublé que je m’en étais allé aussi tôt que possible afin d’éviter le vertige qu’ils me donnaient.  C’est ce regard-là que je revois partout, […]. »[ii]

Ce sera le début d’une passion aussi intense qu’éphémère. Peu à peu les lettres de Lou se font rares et la relation s’étiole.

Lou déçoit le poète qui se consolera auprès de Madeleine Pagès.

 

Si je mourrais là-bas

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

30 janvier 1915, Nîmes.

La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang

 

Pour plonger un peu plus dans cette brûlante correspondance :

 

Exposition « Amours en Guerre », du 19 Mai au 15 Décembre 2018.

Illustration: Calligramme de Apollinaire, poème du 9 février 1915 – Domaine public.

[i] Préface de Michel Décaudin, Lettres à Lou, nouvelle édition revue et complétée par Laurence Campa, éditions Gallimard, 2010.

[ii] Ibid. p.11